Le marxisme en abrégé. Chapitre 2. Le développement historique du mode de production capitaliste.

Le développement sans précédent de l’économie capitaliste et l’atténuation des crises, pendant les trente ans, qui ont suivi, en Occident, la fin de la deuxième guerre mondiale, l’effondrement des faux « communismes » de l’Est, l’essor et le développement de nouveaux pays capitalistes sur tous les continents, et last but not least, l’interminable contre-révolution qui, depuis les années 1920 a réduit l’influence du communisme révolutionnaire à une peau de chagrin ont pu faire croire que le système capitaliste avait gagné son éternité sur terre.

Pour les gouvernants, les économistes, les journalistes, et autres représentants de la bourgeoisie, il n’y a aucun doute : rien ne peut se faire en dehors du capitalisme. L’économie (capitaliste sous-
entendu) semble devenue aussi naturelle que l’air que nous respirons ; il paraît impossible même d’imaginer qu’une société puisse travailler, vivre, se reproduire, se développer, sans ces catégories que sont l’argent, le marché, l’échange, le salariat ; que l’on puisse vivre en utilisant des produits du travail qui ne soient pas des marchandises.

Pourtant, toutes ces catégories, dont nous rappellerons les définitions scientifiques données par le marxisme dans le prochain chapitre, ne sont pas éternelles ; elles n’ont pas toujours existé et le marxisme démontre qu’elles sont devenues des obstacles au développement de la société. Pour se développer, le capital a dû fondamentalement transformer les relations de production (les rapports de production) entre les hommes, les modalités de la production (le mode de production) et créer les conditions de son propre développement. Ce processus fut bien loin d’être pacifique et idyllique.

2.1. Conditions d’existence du mode de production capitaliste.

Marx se moque des économistes bourgeois qui proposent une fable vertueuse pour expliquer les origines des fortunes qui ont constitué les premières bases du capitalisme marchand. Elles seraient le fruit d’une épargne patiemment accumulée par des générations d’entrepreneurs probes et industrieux, tandis que les jouisseurs et les incompétents se seraient trouvés sans ressources et contraints de vendre leurs bras. Ce n’est évidemment pas comme cela que l’histoire a produit les deux principales conditions de l’exploitation capitaliste : l’existence d’une masse de bras « sans feu ni lieu », le prolétariat d’un côté et une classe de capitalistes monopolisant l’argent, les moyens de production et de subsistance, permettant de salarier les précédents, de l’autre. C’est au contraire par l’expropriation, l’intervention de l’Etat et une législation sanguinaire pour discipliner et contenir le prolétariat naissant, par la rapine, le vol, le pillage, le meurtre et autres violences, la traite des esclaves, le travail forcé, la dette publique, les exactions fiscales, les guerres commerciales, le protectionnisme, que se sont mises en place et développées ces conditions.

2.1.1. Développement du prolétariat

La structure économique capitaliste a émergé de la dissolution de la société féodale. Il fallait un travailleur libre, capable de disposer de sa propre personne, et pour cela s’affranchir du servage et du pouvoir des corporations.

La création du prolétariat est donc la concentration, à l’autre pôle de la société d’une masse d’hommes libres. Il faut comprendre ici «libres »… de vendre leur capacité de travail aux détenteurs du capital. Il faut qu’il existe une classe qui ne possède rien d’autre que « son travail à l’état de puissance » et qui rencontre en face d’elle les moyens nécessaires à l’existence de son travail : les outils, les matières premières, le lieu de travail. Contrairement à l’artisan qui est à la fois le propriétaire de ses outils et l’exécutant de la tâche, le prolétaire ne peut rien accomplir car il est en quelque sorte « nu » en face du capitaliste. Il s’agit là d’une séparation radicale d’avec les moyens de production, séparation qui ne fera que se renforcer au cours de l’existence du mode de production capitaliste.

En Angleterre, par exemple, il existait, sous le féodalisme, une part des terres dites communales, qui n’appartenaient pas aux seigneurs mais restaient la propriété du peuple, des villageois. Ils pouvaient y faire paître librement des bêtes qui leur appartenaient ou cultiver des parcelles sans qu’il y ait appropriation de la terre par l’un ou l’autre des villageois qui en avaient la jouissance (non liée, donc à une propriété privée). Au 17° siècle, le mouvement dit des enclosures (clôture des terres communales) fut encouragé par l’état, au moyen de lois votées par le Parlement. Par ce biais s’effectue l’expropriation d’une partie de la paysannerie, rendue disponible pour se vendre au capital.

Dans le chapitre 23 du livre I du Capital, consacré à la colonisation (colonies de peuplement), Marx utilise ce mode particulier d’expansion capitaliste pour démontrer que ce qui fait le capital ce ne sont pas les moyens de production en tant que tels, mais le fait que ceux-ci trouvent en face d’eux une masse de prolétaires dépossédés. Autrement dit, pour qu’il y ait production de plus-value, il faut non seulement qu’il y ait du capital, mais aussi que ce dernier trouve en face de lui une masse de prolétaires dépossédés de tout. Comme les économistes bourgeois reconstruisent de façon idyllique le passé pour expliquer comment est née la société moderne, Marx se tourne vers les endroits où la constitution des rapports capitalistes peut s’observer à l’œil nu : les colonies de peuplement, où le producteur se trouve encore en possession des moyens de production et de la terre, ce qui a été dissous plusieurs siècles auparavant en Angleterre. On y voit, dit-il le « secret de l’économie politique », en ce que sans expropriation du travailleur, le rapport capitaliste ne peut pas fonctionner.

En Europe, ce sont l’expropriation, la soumission des masses à la discipline du travail en manufacture, les législations sur les pauvres des 17° et 18° siècles, les châtiments contre les vagabonds, et autres mesures coercitives qui ont été utilisés pour créer et soumettre une masse prolétaire dont l’existence est nécessaire au développement du mode de production capitaliste. L’histoire de leur expropriation et de leur dressage pour les embastiller dans les manufactures a été écrite en lettres de feu et de sang. Mais ce n’est qu’avec la production capitaliste la plus développée, celle qui suit la révolution industrielle, que l’expropriation de l’immense majorité de la population rurale se radicalise tout comme se consomme la séparation de l’agriculture et de la production domestique (filage, tissage).

2.1.2. Genèse de la classe capitaliste.

Pour que se développe le mode de production capitaliste, il faut que l’argent, les marchandises puissent se transformer en capital. Autrement dit, il faut que figurent d’un côté l’argent, les moyens de production et de subsistance et de l’autre qu’existe une classe de travailleurs libres. L’existence de cette dernière ne crée pas pour autant une classe de capitalistes. Celle-ci a des origines multiples. Le fermier capitaliste en est la forme la plus ancienne ; elle émerge progressivement. Puis, en contre-coup de la révolution agricole de la fin du 15° siècle et du début du 16°, un marché intérieur pour les produits industriels s’ouvre et favorise l’existence d’une classe capitaliste dans ce secteur. Cette classe est issue pour une part des maîtres de corporation, des artisans voire de salariés qui se transforment en entrepreneurs capitalistes mais surtout de l’existence d’un capital, légué par le Moyen-âge, qui avant l’ère capitaliste proprement dite avait rang de capital : le capital marchand et le capital usuraire. Il existait entre les mains de ces capitalistes une masse suffisante d’argent accumulé susceptible de se transformer en capital industriel, c’est-à-dire d’acheter des moyens de production et salarier une force de travail libre.

A partir de ces « formes antédiluviennes » du capital, se développeront les expressions du capitalisme moderne. Avant cela, le capital marchand joue surtout un rôle dans le développement des échanges, puisqu’il spécialise la fonction sociale de l’échange. Autrement dit, au lieu que le producteur de pommes aille vendre ses pommes au marché et achète ensuite des chaussures au cordonnier (nous ne sommes plus ici dans le troc, mais dans un échange monétaire), le détenteur du capital marchand joue l’intermédiaire entre les différents acteurs de la production. Une des voies du développement ultérieur du mode de production capitaliste sera la centralisation, par le capital marchand, des moyens de production dans des lieux centraux, ce qui favorisera l’accroissement de la productivité du travail. Ainsi, avant le travail, le capital commence par socialiser les échanges.

Ainsi dès le départ, le fonctionnement de l’économie capitaliste n’est ni possible ni explicable sans faire intervenir ce rapport entre deux classes antagoniques, dont l’une (la classe capitaliste) ne peut asseoir sa domination sur l’autre (le prolétariat) qu’en l’exploitant.

Nous allons voir maintenant brièvement comment, à partir de cette première impulsion, se déroule le mouvement historique du mode de production capitaliste.

2.2. Les grands moments du développement capitaliste.

Le capital se déploie à travers l’histoire en approfondissant sans cesse ce qui a déterminé son apparition, à savoir valoriser le capital en achetant une force de travail capable de produire plus de valeur qu’elle n’en coûte. Nous verrons plus en détail dans le deuxième chapitre comment le travail scientifique de Marx a donné les clés pour expliquer l’extorsion de la plus-value.

Au cours de son développement, le capital ne change pas de nature, mais il accomplit donc toujours mieux ce qui fait son but : produire un maximum de plus-value. Ce faisant, la bourgeoisie rassemble et élargit les moyens de production, développe la force productive du travail. Une des conséquences est la socialisation des moyens de production et des produits du travail. De plus, le mode de production capitaliste moderne ouvre la voie à un développement illimité de la productivité du travail. Ce développement entre en contradiction avec les buts limités du capital, avec la recherche du maximum de plus-value et appelle une autre société dont on vient de poser les bases. Une société qui ne reposera plus sur l’exploitation du travail salarié.

Dans ce mouvement, Marx distingue trois stades qui se sont succédé depuis le milieu du 14° siècle : la coopération simple, la manufacture et la grande industrie.

La production capitaliste suppose dès son origine, l’exploitation d’une masse significative d’ouvriers, placés sous le commandement d’un même capital qui lui-même pour faire face tant à l’avance des salaires que des moyens de production doit avoir atteint une certaine grandeur.

Cette organisation garantit que la force de travail collective coopérant à la production aura une productivité conforme à la moyenne sociale et, du fait des économies d’échelle, diminuera les dépenses en moyens de production (bâtiments par exemple). La coopération de ces forces de travail, la création d’un travailleur collectif permet également d’élargir le champ des travaux qui peuvent être réalisés sous l’égide du capital (grands travaux par exemple) et d’améliorer la productivité sociale. Cette coopération simple qui implique une production à grande échelle se retrouve tout au long de la production capitaliste tout en étant caractéristique d’une certaine enfance de celle-ci avec la manufacture professionnelle[1] et l’agriculture à grande échelle.

Avec la période manufacturière proprement dite, qui s’étend environ du milieu du 16° siècle au dernier tiers du 18°, une coopération reposant sur une nouvelle division du travail s’est mise en place. Nous avons vu que la révolution agricole de la fin du 15° et du début du 16° avait favorisé la production manufacturière et c’est lorsque la manufacture est la forme dominante du mode de production capitaliste que commence véritablement l’ère capitaliste. Sans entrer dans le détail des divers types de manufactures, soulignons ici la spécificité de la division du travail propre à la période manufacturière : le travailleur collectif y est constitué par la combinaison d’un grand nombre d’ouvriers parcellaires. De même, on y observe une différenciation et une spécialisation des instruments de travail. Tout en ayant tendance à parcelliser les tâches, à créer une hiérarchie entre ouvriers qualifiés et manœuvres, à réduire les frais d’éducation et à mutiler par une spécialisation à outrance le travailleur, le métier reste à la base de la manufacture et le point d’appui de la résistance du prolétariat. Avec le développement de la production manufacturière, cette base technique étroite entrait en contradiction avec les besoins de la production ; pour les dépasser elle enfanta les machines.

2.3. Le machinisme, la révolution industrielle et le développement de la productivité

Dans la section du « Capital » – Livre I – qui traite de la grande industrie, Marx consacre un chapitre au « Développement des machines et de la production mécanique ». Il commence par y rappeler ce point fondamental du communisme révolutionnaire : tout progrès de la force productive du travail, est un progrès dans l’exploitation de la force de travail prolétarienne et dans le raffinement de cette exploitation. Par conséquent « le développement de l’emploi capitaliste des machines » n’est qu' »une méthode particulière pour fabriquer de la plus-value relative ».

Les chantres du progrès technique devront repasser, celui-ci est donc directement tourné contre le prolétariat. Il est synonyme de développement de la plus-value relative, synonyme d’accroissement de l’exploitation de la force de travail, synonyme de valorisation accrue du capital du fait de l’accroissement de la plus-value ou survaleur.

Le socialisme a repris le concept de révolution industrielle pour définir ce moment (qui correspond, pour l’Europe, au début de la grande industrie au 18° siècle après le passage par la manufacture) où la « production mécanique » prend le relais de la production manuelle dans laquelle l’outil reste central. L’outil hier manié par la main de l’homme devient une composante de la machine outil. L’ouvrier hier se servait de l’outil, désormais il sert la machine. Tant que la production reste basée sur une utilisation manuelle de l’outil, même en réorganisant la production comme c’était le cas dans la manufacture, il existe des limites à l’augmentation de la productivité du travail. Avec la machine s’ouvre la perspective d’un développement illimité de la productivité du travail.

La révolution industrielle ne se traduit donc pas par la création de machines qui sont dans le prolongement de la main, mais par l’élimination de l’homme du processus productif. Ce phénomène ouvre des perspectives grandioses au développement de la productivité du travail. D’une part, le nombre des outils agissant simultanément peut être démultiplié, d’autre part, la vitesse d’exécution est accrue. Le machinisme, au fur et à mesure, s’empare de toutes les branches de la production « qui s’entrelacent comme phases d’un procès d’ensemble ». Un progrès dans une branche en entraîne dans d’autres, par exemple la sphère du tissage et du filage à grande échelle exige des progrès dans l’industrie chimique pour les teintures, et ainsi de suite. Le mode de production capitaliste contribue donc ainsi à unifier toutes les activités humaines et à constituer un « système de métabolisme social universel » (Marx). En unifiant le tissu industriel, en associant toutes les branches de la production, en développant de manière considérable la productivité du travail, le capital crée les conditions d’une société où la production collective, sociale, permettra le libre développement individuel.

Mais cette logique propre du développement technique ne doit pas être seulement vue du point de vue interne à la machine, ni comme un mouvement détaché de la forme sociale dans laquelle il s’inscrit. Poussé par le mouvement de valorisation du capital, le mouvement d’intégration des techniques produit des effets sociaux fondamentaux pour l’évolution de l’humanité, à commencer par l’unification de la classe productive, le prolétariat.

Voilà notamment pourquoi le socialisme parle de révolution industrielle avec le phénomène du machinisme. Il ne s’agit pas seulement d’une évolution technologique, d’une nouvelle invention de l’histoire de l’humanité. Son arrivée pose les bases matérielles du communisme en permettant un développement illimité de la productivité et une réduction permanente du temps de travail nécessaire, en posant les bases d’une société d’abondance. Mais, ce n’est pas tout ! Le machinisme induit un procès de travailspécifique au mode de production capitaliste et crée de manière permanente le travail social associé. Il crée la classe de producteurs associés qui doit s’affranchir de la dictature du capital pour pouvoir achever le potentiel du machinisme, pour amener à un autre niveau, plus élevé, le degré de la force productive du travail.

Potentiellement, donc, dans son concept même, la révolution industrielle induit la perspective d’une société sans classes, la société communiste. Avec la révolution industrielle, la bourgeoisie met en branle des forces productives qui entrent en conflit avec le but exclusif et limité de la production capitaliste : la recherche du maximum de plus-value. Ce conflit entre la tendance au développement illimité des forces productives et les rapports de production propres au mode de production capitaliste se traduisent par des crises générales de surproduction (des crises catastrophiques au sens où la société, pour des raisons sociales, est dévastée à l’instar des catastrophes naturelles) qui rappellent périodiquement que le temps d’une nouvelle société est arrivé. La tendance de ces crises est d’être toujours plus vastes et conduisent au renversement violent du capital.

Tout au long de l’histoire, le développement de l’humanité se produit de manière contradictoire, à travers les sociétés de classes, les heurts et les contradictions diverses. Durant tout ce cheminement, la question de la productivité sociale est centrale. Tant que l’espèce humaine consacre une part prédominante de son temps à assurer sa subsistance nécessaire, il ne saurait être question de socialisme, même si, sous la forme des mouvements millénaristes et des utopies religieuses, l’idée d’une société égalitaire trouve des origines loin dans l’histoire. Le mode de production capitaliste est le premier au cours de l’histoire où la productivité se développe sur une base sociale telle qu’elle permet d’envisager une satisfaction des besoins sociaux qui aille bien au-delà de la simple reproduction de l’espèce.

Texte intégral disponible gratuitement sur notre site http://www.robingoodfellow.info au format PDF et sous forme livre sur le site www.lulu.com 

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