Dynamique du capital et classes sociales

CHAPITRE 4 du livre « Le marxisme en abrégé. De la critique du capitalisme à la société sans classes ».

Disponible en PDF gratuit sur notre site http://www.robingoodfellow.info

4.1. Le dévoilement des mystifications capitalistes.

Marx a, à son époque, accompli un travail à la fois scientifique et révolutionnaire. Scientifique parce qu’il a montré, au-delà des phénomènes constatés par les différents protagonistes de la société, quels en étaient les ressorts profonds et donné une explication en rupture avec les interprétations des économistes bourgeois de son temps ; révolutionnaire parce qu’il a su saisir ce qui, derrière le fonctionnement de l’économie capitaliste, fournissait les conditions matérielles pour la rupture révolutionnaire. Bien plus, le travail scientifique n’a pu être accompli qu’en se plaçant d’un point de vue révolutionnaire, du point de vue du prolétariat et de la société de demain : le communisme. C’est pourquoi les œuvres fondamentales de Marx consacrées à l’économie portent le sous-titre de « critique de l’économie politique ».

Plus d’un siècle et demi après sa naissance, la conception matérialiste de l’histoire peine à s’imposer. Placé en position défensive depuis la fin du 19e siècle, revigoré par la révolution russe, anéanti par la contre-révolution qui a suivi l’échec de la vague révolutionnaire des années 1920 (défaite des révolutions allemande, hongroise, chinoise, …, involution puis contre-révolution russes avec le triomphe du stalinisme), le marxisme n’en finit pas de tirer les leçons des défaites du prolétariat. La ré exposition systématique des concepts, éléments théoriques et conclusions avancés il y a bientôt un siècle et demi tout comme leur application à la compréhension des évolutions et mutations du mode de production capitaliste contemporain sont une nécessité pour la cause de l’émancipation du travail.

4.2. Évolution des classes sociales

L’évolution des classes sociales, et parmi elles, celle de la classe productive constitue une des questions les plus importantes aujourd’hui pour la théorie marxiste.

Le vingtième siècle aura été le siècle à la fois le plus vital et le plus mortifère de l’histoire. La population mondiale y a quadruplé, l’espérance de vie s’est accrue considérablement, tandis que les guerres ont fait 120 millions de victimes, que la sous-alimentation touche 800 millions de personnes (à l’autre extrémité 300 millions souffrent d’obésité) avec son cortège de conséquences tragiques (espérance de vie diminuée, mortalité infantile (6 millions par an aujourd’hui), troubles physiques et mentaux, …

Le mode de production capitaliste a progressé encore plus vite que la population. La part des salariés dans la population active mondiale ne fait que croître et occupe une majorité de celle-ci. Dans les pays où le mode de production capitaliste est le plus développé, le salariat représente 80 à 90% de la population active. Le prolétariat y est devenu la majorité de la société. Les anciennes classes sociales, paysans, artisans, petits commerçants indépendants régressent. Leur soi-disant « indépendance » n’est souvent que formelle, et leur existence se love dans les pores de la société bourgeoise. Au pire, leur activité n’est que l’antichambre de la précarité généralisée et du chômage.

Prenons l’agriculture : celle-ci reste le premier employeur mondial mais ne représente plus la majorité absolue de la population active. Une grande masse de cette population agraire, telle que la paysannerie parcellaire, produit certes de la valeur mais pas de plus-value. Elle n’est pas dans un rapport salarial avec le capitaliste, mais elle a à faire au propriétaire foncier quand elle n’est pas elle-même propriétaire de la terre. Dans les pays les plus développés, elle ne représente plus qu’une très faible partie de la population active alors qu’elle était une majorité à l’époque de Marx. En son sein, le salariat joue un rôle toujours plus grand. Le mode de production capitaliste s’empare donc toujours plus de l’agriculture, la soumet à ses lois, ruine la paysannerie qui s’en va rejoindre l’armée de réserve industrielle, gonfler les populations urbaines.

Outre le prolétariat, le mode de production capitaliste connaît deux autres classes fondamentales : celle des capitalistes et celle des propriétaires fonciers. L’analyse de la formation des prix dans l’agriculture et dans la sphère de la production des matières premières montre que c’est sur les terrains (mines ou champs d’extraction) les moins fertiles et les plus mal situés que se forment les prix de production autour desquels gravitent les prix de marché. Dans le mode de production capitaliste, le prix relatif des matières premières et des ressources indispensables à la vie est donc plus élevé que celui des autres marchandises ; le luxe industriel est plus facile à produire que le nécessaire agricole. De plus, le monopole de la propriété foncière aggrave encore ce processus en freinant le développement de la productivité dans ces sphères de production. Au-delà de ces phénomènes, il faut également prendre en compte les effets particuliers liés aux prix de monopole stricto sensu (comme pour les vins les plus appréciés, par exemple).

La prise en compte de ces différents phénomènes montre à quel point le mode de production capitaliste est néfaste pour le métabolisme social.

Les contradictions du mode de production capitaliste poussent à leur paroxysme l’antagonisme entre la ville et la campagne, les déséquilibres entre le monde urbain et rural. Cette contradiction atteint un sommet tel que la bourgeoisie, tout en étant incapable d’aboutir à une répartition harmonieuse de la population sur le territoire, se voit sommée de la prendre en charge et est conduite à nourrir, à maintenir sous perfusion, les populations qu’elle rejette de son système de production. Ainsi s’entassent dans les périphéries des mégalopoles capitalistes les masses expulsées des territoires agricoles.

Par ailleurs, la rente urbaine atteint des sommets ; par exemple, en France, elle dépasse en masse, depuis longtemps, la rente foncière agricole. Bien que le bâti (à des fins d’habitation ou pour les activités productives) occupe des superficies beaucoup moins importantes que les terres agricoles, leur prix global est supérieur et le rapport entre le prix au m2 des plus beaux logements ou bureaux et celui des plus mauvaises terres agricoles ne cesse de croître. Ce rapport est désormais en France l’ordre de 1 à 1 000 000. En effet, dans les beaux quartiers de Paris, le prix du mètre carré atteint facilement 10 000 € tandis que les plus mauvaises terres agricoles peuvent se négocier aux alentours de 1 000 €. En prenant les cas extrêmes on pourrait facilement multiplier par 10 l’écart considérable déjà obtenu.

Jamais la société bourgeoise ne pourra nourrir correctement l’humanité, ni lui offrir un toit décent, ni gérer du point de vue des intérêts généraux de l’espèce humaine; l’espace, les forêts, les sols, la santé et le bien-être des populations, le métabolisme entre l’homme et la nature.

4.3. Anciennes et nouvelles classes moyennes.

Ce qui est vrai de l’agriculture l’est également pour l’industrie et les services ; l’emprise du salariat s’étend et rend la domination du mode de production capitaliste toujours plus évidente. En dehors de la paysannerie, du secteur artisanal et du commerce, encore puissant, qui représentent les classes moyennes classiques, historiques, une classe moyenne moderne, salariée, s’est développée. Comme nous l’avons vu, le mode de production capitaliste dans sa course à la plus-value dévalorise les marchandises en réduisant le temps de travail social moyen nécessaire à leur production. Mais cette masse croissante doit être écoulée et le capital doit multiplier les efforts et les dépenses improductives pour faire circuler les marchandises et réaliser en capital-argent le capital-marchandise (études de marché, publicité, forces de vente, crédit, assurances, …). Le temps de circulation augmente relativement par rapport au temps de production. La multiplication des foyers d’accumulation du capital avec leur cohorte de petites entreprises induit la création d’une classe de petits capitalistes dont le salaire et les revenus relèvent de la plus-value et qui représentent donc un coût d’entretien proportionnel à leur nombre. Par ailleurs, on assiste au développement et à l’entretien, aussi bien dans la petite que dans la grande entreprise, de catégories intermédiaires qui sont chargées de l’administration, de la comptabilité, de l’organisation des firmes.

Enfin, les sociétés capitalistes modernes connaissent un développement considérable de l’Etat et de la bureaucratie. En tant qu’ils sont payés sur le budget de l’état, c’est-à-dire par le biais de l’impôt ou de l’emprunt, les fonctionnaires ne sont ni exploités (ils ne produisent pas de plus-value et ne font pas face au capital dans la vente de leur force de travail) ni prolétaires. Leur force de travail ne s’échange pas contre du capital mais contre du revenu. Avec la défaite du prolétariat dans les années 20 et le rajeunissement du capital qui s’en est suivi (tout particulièrement après la deuxième guerre mondiale), on a assisté pendant des décennies à une croissance de la production de plus-value concomitante à l’élévation du degré de qualification de la force de travail. Ceci n’a pu être obtenu qu’en singeant le programme communiste, en réalisant une démocratie sociale, en apportant, dans les limites du mode de production capitaliste, des progrès par rapport au temps de travail, à la santé, à l’éducation, tout en renforçant en même temps le talon de fer (police, armée, etc.) et la bureaucratie de l’Etat. Tous ces phénomènes ont engendré la création d’emplois de fonctionnaires et fait de l’Etat un employeur important, parfois même le premier.

Tous ces phénomènes signifient que le salariat ne recouvre pas stricto sensu un rapport d’exploitation. Quand la force de travail s’échange contre du revenu ou lorsqu’elle est employée dans la sphère de la circulation ou encore qu’elle fait partie des faux frais de la production capitalistes (par exemple, comptabilité, facturation, administration, etc.) elle est improductive ; elle ne produit ni valeur ni plus-value (bien qu’elle puisse rendre un profit). Tout prolétaire est par définition salarié (puisqu’il ne possède que sa force de travail à vendre), mais tout salarié n’est pas un prolétaire.

La considérable expansion de la productivité du travail depuis la deuxième guerre mondiale peut se concevoir de deux manières :

  • Dans la première, on considérera que cette richesse sociale est produite par l’ensemble de la population salariée. Or celle-ci reçoit, dans les pays développés, un équivalent qui varie entre la moitié et les deux tiers du PIB. Il est alors facile d’en conclure que l’exploitation (aussi bien absolue que relative) du prolétariat (ici confondu avec la population salariée en général) ne s’aggrave pas et que les intérêts du capital et du travail sont donc conciliables.
  • Dans la seconde, on maintient la distinction cruciale chez Marx entre une fraction productive de la population employée et une fraction improductive, cette dernière pouvant être elle-même salariée. Dans ce cas, il faut ramener la production de la plus-value à la seule fraction productive. On considère donc que la production de valeur et de plus-value ne repose que sur le prolétariat, et non sur la totalité des salariés. Par conséquent, son exploitation est ici considérablement plus importante que ce qu’admet la première vision et on montre que les intérêts du travail et du capital inconciliables

La conséquence de ce dernier point pour évaluer la possibilité du communisme est cruciale ; en effet la concentration de la sphère productive sur le prolétariat et non sur tout le salariat témoigne d’une productivité inouïe atteinte par le développement du mode de production capitaliste, productivité dont le produit doit être gaspillé pour que la chaudière n’explose pas. Cela montre les formidables capacités qu’une réorganisation des fonctions productives, l’abandon de nombre de secteurs inutiles voire socialement nuisibles, une généralisation du travail productif à l’ensemble de la société tout en diminuant le temps de travail individuel amèneraient des changements considérables dès les premières phases d’un processus révolutionnaire.

A l’heure où, devant les perspectives catastrophiques offertes par la société bourgeoise, nombre de courants prônent la « décroissance », la limitation malthusienne de la production de richesses, au nom souvent de l’écologie et de la protection de la planète, il est bon de rappeler que l’origine des catastrophes économiques qui ravagent la société est sociale et que la direction de la société par le prolétariat révolutionnaire est une nécessité absolue.

4.4. Le rôle des classes moyennes modernes.

Une bonne partie de ce salariat improductif représente ce que l’on appelle les « classes moyennes » modernes. Le salariat permet de les distinguer des anciennes (artisans, paysans…) dont nous avons parlé. Contrairement à ce qu’affirment les commentateurs bourgeois, ce phénomène de l’expansion des classes moyennes salariées était parfaitement anticipé par Marx. Vivant de la plus-value, et donc de l’exploitation du prolétariat ces classes défendent un intérêt « proche de celui des classes exploiteuses » (Marx).

Dans le livre I du capital, Marx expose le rôle du manager capitaliste en définissant sa fonction sociale, sa psychologie et son évolution. Le manager capitaliste (à distinguer du propriétaire du capital) personnifie le capital, il « fonctionne comme capital personnifié »1. Il a pour fonction de faire produire le maximum de plus-value, ce qui suppose à la fois d’obtenir le meilleur rendement possible de la force de travail à un moment donné et aussi d’étendre, en grandeur comme en profondeur, l’accumulation du capital. La production pour la production, l’exaltation du développement de la force productive du travail, telle est la fonction du capitaliste, « agent fanatique de l’accumulation ».

Le capitaliste ne s’intéresse qu’à la valeur d’échange, c’est pourquoi, parmi les qualités premières des pionniers du développement capitaliste apparaissent en bonne place  la frugalité, l’austérité, l’avarice ; mais ces « vertus » bourgeoises, avec le temps, s’affaiblissent. Le capitaliste cède aux sirènes de la consommation improductive de la plus-value. Il est vrai que la progression de la concentration et de la centralisation du capital ont permis la production d’une plus-value croissante au moyen de laquelle il peut accroître sa consommation sans pour autant affaiblir notablement son accumulation. D’autre part, cette consommation devient une nécessité professionnelle ; l’étalage de sa richesse est un moyen d’obtenir du crédit, d‘inspirer la confiance et d’entretenir le cercle de ses relations. Mais, chez le capitaliste cette tendance rencontre des limites et la jouissance, la dépense se font avec une forme de mauvaise conscience car elles rencontrent en face d’elle le penchant inverse qui est nécessaire pour pousser les feux de l’accumulation.

Dès lors que le capitaliste renoncerait à la jouissance de l’accumulation pour l’accumulation de la jouissance, il renoncerait à sa fonction ; la sanction à terme, pour le capitaliste qui consommerait de façon improductive la plus-value plutôt que de l’accumuler, serait sa disparition sous les coups de la concurrence.

Du point de vue du capital total, deux écueils opposés guettent le mode de production capitaliste. Si nous supposons une société qui ne serait composée que de prolétaires faisant face à un capital qui n’aurait pour seule préoccupation que la production et l’accumulation de la plus-value, il s’ensuivrait un développement vertigineux des forces productives et de la productivité du travail. Ce développement prodigieux saperait à une vitesse accélérée les bases de cette même production capitaliste en poussant la dévalorisation du capital à son comble tout en créant une immense accumulation de marchandises dont la difficulté d’écoulement, leur réalisation, irait croissant. Le capital serait donc conduit d’autant plus rapidement vers la surproduction et les crises. D’un autre côté, un développement de la production pour la production, concomitant avec un développement de la richesse personnelle du capitaliste, pourrait conduire la production capitaliste à s’étioler, à perdre son dynamisme, à ronronner devant la masse des profits sans chercher à pousser systématiquement au développement de la force productive du travail ; le capital renoncerait d’autant plus vite à sa mission historique.

Dès 1845, Marx et Engels insistaient sur le fait qu’en même temps que le mode de production capitaliste développe les forces productives ces dernières se changent aussi en forces destructrices. Tandis que le capitaliste incarne la passion de l’accumulation, l’amour de la production pour la production, il faut que dans la société s’exprime également la passion de la dépense, de la consommation pour la consommation. Nous avons vu que le capitaliste ne peut avoir complètement cette fonction sans renoncer à son être. Il faut donc que le pendant dialectique de la production, la consommation, s’exprime dans une autre classe. Une classe qui représente la dépense, la consommation pour la consommation, doit se développer. Comme la classe capitaliste malgré le développement de ses penchants pour la consommation ne peut assurer à elle seule cette fonction et qu’à un certain point celle-ci entre en contradiction avec sa fonction sociale, la classe qui représentera le mieux la passion de la dépense et de la consommation est la classe moyenne.

Telle est la fonction économique de la classe moyenne chez Marx. Elle incarne la passion de la dépense et à ce titre joue un rôle régulateur dans le cadre du mode de production capitaliste. Le volcan de la production est limité dans son expansion et, en même temps, stimulé. Mais, au-delà de cet aspect, les classes moyennes jouent également un rôle social et politique en servant de rempart aux classes dominantes.

4.5. Classe capitaliste et propriété foncière

Avec le développement de la production capitaliste, le capital se concentre, c’est-à-dire qu’il s’accumule dans les mêmes foyers. Sous l’impulsion de la progression de la productivité, du développement du capital minimum nécessaire pour que celle-ci soit conforme à la moyenne sociale, des effets de la concurrence et des crises, du développement du crédit qui met à la disposition de certains le capital social, le capital se centralise, c’est-à-dire, toutes choses égales par ailleurs, réduit le nombre de foyers d’accumulation. Par exemple, on dit que 80 000 entreprises multinationales, dont le nombre a cru de manière inouïe, produisent 10% du PIB mondial et contrôlent 2/3 du commerce mondial, que les productions de leurs filiales sont supérieures au volume du commerce mondial. Parallèlement avec le système du crédit, le développement de formes sociales de la propriété (sociétés par action, entreprises publiques, coopératives, fonds de pension, holdings, …), la séparation entre la propriété et le capital s’affirme tandis que les protagonistes se professionnalisent, managers capitalistes, d’un côté, qui assurent la gestion du capital, capitalistes financiers, de l’autre côté, qui revendiquent les intérêts de la propriété du capital. Les différences entre capitalistes et propriétaires fonciers s’estompent et ces classes ont tendance à fusionner, les uns achètent la terre, les forêts, les immeubles qui font l’objet de sociétés à la propriété sociale tandis que les autres deviennent actionnaires et capitalistes. La bourgeoisie en tant que classe propriétaire devient toujours plus éloignée du processus de production qu’elle continue à entraver tout en facilitant les crises. Elle accentue ainsi son caractère parasitaire.

4.6. Concentration et centralisation du capital.

La concentration et la centralisation du capital sont des phénomènes relatifs et non absolus, parallèlement au poids relativement croissant des capitaux multinationaux et des plus grandes entreprises, les petites et, encore plus, les très petites entreprises pullulent. L’accumulation de capitaux dans de nouveaux foyers, soit parce qu’ils se détachent de sociétés plus anciennes soit à travers l’apport de capitaux nouveaux est d’autant plus important que les nouveaux champs d’accumulation n’exigent pas de capitaux importants pour exister. Le développement de services qui supposent une relation plus directe entre les personnes et une relative proximité territoriale s’inscrit généralement dans ce cadre. Marx avait déjà décrit un phénomène identique à propos de la production de produits de luxe, qui emploie plus de main d’œuvre. La production de produits plus raffinés, de qualité supérieure ou de luxe s’accroît avec le développement de la productivité. Le développement d’une force de travail qualifiée qui peut gagner d’autant plus facilement son autonomie que les tâches de conception occupent une part croissante dans le temps de travail global pour réaliser une marchandise favorise également ce mouvement.

Les causes du développement récurrent de ces petites entreprises sont nombreuses. Si la volonté d’échapper au salariat peut être un moteur pour un certain nombre d’individus, la plupart n’ont pas d’autre choix que d’essayer d’exister par eux-mêmes sur le marché lorsqu’ils ne trouvent pas un emploi salarié. D’autre part les divers statuts et protections plus ou moins archaïques qui existent dans tel ou tel pays (par exemple pour les pharmaciens, notaires, médecins, avocats, architectes…) freinent l’expansion du salariat dans ces secteurs. L’existence de ces entreprises plus petites est aussi une nécessité pour que les entreprises les plus productives puissent réaliser des surprofits, et qu’elles leurs servent de régulateur sous toutes les formes. Last but not least, l’innovation est fréquemment synonyme de petite entreprise, qui est plus agile que les grosses entreprises déjà installées. Un processus darwinien de sélection des nouveaux produits et services, des nouveaux marchés se développe. Cent se lancent, dix émergent, un réussit. Il sera racheté à bon prix par la grande entreprise.

Ce mouvement de concentration et d’émergence constante de nouvelles unités de production s’applique également à l’agriculture. Si la population mondiale a quadruplé au cours du 20ème siècle et que l’agriculture y occupait à la fin près de la moitié de la population active, le nombre de paysans et de paysans propriétaires a également augmenté, provoquant au niveau mondial une disparité impressionnante de productivité entre la grande agriculture capitaliste et la paysannerie qui ne parvient même pas à produire, par manque de terres, son auto subsistance.

La productivité qui atteint 1000 tonnes par actif et par an pour quelques millions d’actifs dans l’agriculture développée, tombe pour environ les deux tiers de la population active agricole, donc pour les centaines de millions qui ont connu les effets de la « révolution verte » à 50 tonnes ou 10 tonnes par actif suivant qu’ils disposent ou non de la traction animale. Enfin environ le dernier tiers (plusieurs centaines de millions de personnes) vivant dans des conditions de dénuement produit moins de 1 tonne par actif par an.

Si nous écartons la question de la manière dont cette productivité est atteinte et ses limites, c’est potentiellement plusieurs centaines de millions d’agriculteurs qui sont menacés de disparaître pour aller s’entasser dans les villes et, dialectiquement, quelques millions de personnes pratiquant une agriculture rationnelle pourraient suffire, tout en libérant le temps de travail, pour satisfaire les besoins agricoles de l’espèce humaine. Plus que jamais, la question agraire, tout comme la résolution de l’antagonisme entre la ville et la campagne, sont au cœur de la révolution sociale.

4.7. Accumulation et crises

La recherche du maximum de plus-value conduit le mode de production capitaliste à des crises de surproduction. Celles-ci prennent un caractère périodique et leur gravité est tendanciellement en relation avec le degré de développement de la production capitaliste. Plus elle est développée, plus l’impact social de ces crises tend à être important. Les crises de surproduction sont caractéristiques du mode de production capitaliste le plus développé. La première de ces crises d’un type nouveau remonte à 1825 et depuis près deux siècles le monde bourgeois est régulièrement parcouru de secousses, de tremblements de terres sociaux qui sèment la désolation. Leur fréquence et leur intensité non seulement ne diminue pas mais on doit s’attendre à ce que régulièrement de nouveaux records soient battus. Ces faits laissent impuissants et ridiculisent aussi bien les prévisions et les théories des économistes, que les politiques, les « réformes » et autres tentatives d’établir un contrôle économique sur le développement du capital.

En recherchant le maximum de plus-value, de survaleur, le capital développe la productivité du travail comme si elle n’avait pas de limites propres à ce mode de production ; la masse énorme des marchandises doit être réalisée en argent et un certain rapport – que la production capitaliste tend à violer – doit exister entre la consommation productive et la consommation non productive (individuelle et collective). En ayant des difficultés pour trouver des marchés à ces masses considérables de marchandises, en restreignant la part des salaires de la classe productive et en poussant les feux de l’accumulation qui déséquilibrent le rapport entre production et consommation, la société bourgeoise favorise la surproduction de marchandises. D’un autre côté, si l’accumulation du capital n’engendre pas suffisamment de plus-value, si l’accroissement de la productivité est en panne et que le taux de profit vient à baisser brutalement, c’est la suraccumation, la surproduction de capital, qui le menace.

En, parallèle, le capital fictif (titres, …) gonfle sous les effets conjugués de l’accumulation du capital réel, de la spéculation et du surcrédit. Le crédit devient un des leviers les plus puissants pour favoriser la tension des forces productives et engendrer la surproduction.

La recherche du maximum de plus-value prend diverses formes :

– l’allongement de la journée de travail

– la hausse de la productivité,

D’autres formes favorisent la création de plus de valeur et de plus-value dans le même temps

– le développement de l’intensité du travail – création de plus de marchandises de même valeur dans le même temps -,

– le développement de la complexité du travail – la même force de travail produit plus ou moins de valeur suivant le type de travail, simple ou complexe, auquel elle est affectée -,

– le développement de la qualité du travail – une force de travail plus qualifiée a relativement plus de valeur qu’une force de travail non qualifiée et produit plus de valeur dans le même temps -,

– l’optimisation de la place du travail national dans la division internationale du travail[7]

En même temps qu’elle poursuit son but exclusif : le maximum de plus-value, la production capitaliste développe, dans les limites propres à ce mode de production, les forces productives. Ce faisant le potentiel de la production comme de la surproduction est toujours plus important. Pour différer cette contradiction, pour en contrecarrer les effets, le capital met en œuvre un ensemble de réponses de nature différente. Nous pouvons les classer en fonction du type de réponse qu’elles apportent :

1° Facilitation de la vente, la réalisation du produit social = développement du crédit

2° Recherche de débouchés et de nouveaux champs d’accumulation externes = exportation, lutte pour la conquête de nouveaux marchés.

3° Expansion du besoin et création de nouveaux besoins = développement de la publicité et de la mercatique (marketing) qui confère de nouveaux attraits à la marchandise.

4° Diversification, création de nouveaux besoins, création de nouvelles valeurs d’usage = développement  de moyens de consommation de luxe. Un des intérêts de ce secteur est que généralement il permet, la production d’une masse plus grande de plus-value du fait de l’emploi relativement plus élevé de travail vivant. Comme d’autre part ces branches ont une composition organique moins élevée que la moyenne, elles favorisent aussi la hausse du taux de profit.

5° Évolution historique des valeurs d’usage et des besoins conduisant à freiner la baisse de la valeur unitaire des marchandises. « Revalorisation » des valeurs d’usage[8] évolution des besoins : le luxe d’hier devient le nécessaire d’aujourd’hui.

6° Programmation de l’obsolescence des marchandises. Organisation du gaspillage des ressources.

7° Fixation du capital. Accumulation de capitaux fixes qui ne sont pas immédiatement productifs (grands ouvrages d’art, grands travaux, canaux, par exemple) et donc absorbent de la plus-value sans produire un effet immédiat sur la productivité du travail.

8° Développement d’une classe de consommateurs qui consomme sans produire, d’une classe improductive. Une classe de consommateurs est nécessaire. Les théoriciens sous consommationnistes, notamment Malthus, ont pressenti ce besoin. Ce ne peut pas être le prolétariat dont la consommation est limitée – et d’autant plus limitée que le salaire relatif baisse avec le progrès de la production capitaliste – qui le remplit. Une hausse du salaire réel peut certes intervenir, mais nécessairement dans des limites étroites. Cette classe improductive moderne, c’est la classe moyenne salariée. Avec son développement, on limite ainsi le taux d’accumulation et la demande de moyens de consommation s’accroît et avec elle la consommation de produits plus raffinés et de produits de luxe.

9° Baisse tendancielle du taux de profit et du taux d’accumulation. L’accumulation ralentit, la croissance ralentit, le capital diffère ces contradictions en renonçant à sa mission.

Les crises n’engendrent pas mécaniquement des guerres ni des révolutions, mais elles y concourent et si la révolution est l’ultime issue pour le prolétariat afin d’en finir avec son exploitation et arrêter le cours catastrophique du mode de production capitaliste, la guerre sera également l’ultime solution que trouvera le capital pour se régénérer, au risque de détruire l’espèce humaine.

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