Le marxisme et les évangiles (2 – Bruno Bauer)

“La critique de la religion est la condition de toute critique” (Marx).

Nous entamons sur ce blog une série de publications sur la critique des évangiles par Marx et Engels, à la suite des positions prises dans les années 1840 par les “Jeunes Hégéliens”.

2 – Bruno Bauer

Le livre de Strauss fut rejeté par les hégéliens et au premier plan des contradicteurs se trouve Bruno Bauer [1]. En 1837, Strauss prend  la défense de son livre dans un opuscule intitulé « En défense de ma vie de Jésus contre les hégéliens ».

A la fin de 1836, le jeune Karl Marx part à Berlin pour y poursuivre ses études. En 1838, il fréquente un club de jeunes docteurs que l’on a pris l’habitude d’appeler « jeunes hégéliens » et qui contribuèrent, tout comme Strauss, aux « Annales de Halle », revue éditée par Arnold Ruge. Le chef de file de ce groupe est Bruno Bauer. Marx qui ne tarde pas à devenir un pivot de ce groupement devient son jeune ami et compagnon de lutte.

Bauer, dans l’été 1839 entre en délicatesse avec le représentant en chef des hégéliens orthodoxes. Parti à l’université de Bonn, il poursuit à l’automne 1839, une évolution intellectuelle qui le conduit bien au-delà des positions de Strauss. En correspondance constante avec lui, Marx n’ignorait rien de cette évolution. Après son « Herr Dr. Hengstenberg. Kritische Briefe über den Gegensatz des Gesetzes und des Evangeliums » (1839) qui le conduit à Bonn, Bauer publie des travaux sur les évangiles (« Kritik der evangelischen Geschichte des Johannes » (Critique de l’histoire évangélique de Jean)-1840 -, « Kritik der evangelischen Geschichte der Synoptiker [2] » (Critique de l’histoire évangélique des synoptiques) -1841 – et il reviendra sur ces thèmes tout au long de sa vie. [3]

Après quelques mois à Trèves, sa ville natale, Marx rejoint Bonn en juin 1841. Il y entame avec Bauer une collaboration qui se traduit par un ouvrage anonyme, paru en novembre 1841, « La Trompette du jugement dernier contre Hegel l’athée et antéchrist . Ultimatum ». En prenant l’apparence d’un défenseur de la foi, le livre cherche à montrer que sous ses dehors théistes, Hegel est un athée et que les jeunes hégéliens en sont les vrais héritiers. Par exemple, au chapitre ou l’auteur feint de déplorer le mépris de Hegel pour l’écriture sainte et l’histoire sainte, on trouve ces citations de Hegel, à l’appui de ses dires : « Par le biais du mode de représentation des premiers siècles après la naissance du Christ, la vie de Pythagore nous parvient contée plus ou moins dans le même goût que la vie du Christ, sur le terrain de la réalité commune, et non dans un monde poétique ; elle nous apparaît comme un amalgame de fables extravagantes et merveilleuses, comme la somme hybride des représentations des magiciens, les mélanges de naturel et de surnaturel, la boutique des mystères de l’imagination trouble, pitoyable, et des divagations de têtes dérangées se sont greffées sur lui. L’histoire de sa vie est gâchée. Tout ce que la mélancolie et l’allégorisme chrétiens ont pu dénicher, y a été attaché. Les miracles que relatent les biographes tardifs de Pythagore sont pour une bonne part tout à fait insipides et du même goût que ceux du Nouveau Testament » Hegel, Histoire de la philosophie, I, 220, 221, 228), cité dans « La Trompette du jugement dernier contre Hegel l’athée et antéchrist . Ultimatum », p.150, 151

Selon l’analyse du biographe de Marx, Maximilien Rubel, les deux auteurs se seraient partagés la matière : A Bauer, la théologie, à Marx, la partie politique et philosophique. Une suite était en chantier à la fin de l’année 1841. Diverses péripéties (interdiction de la Trompette, maladie de Marx, décès de son beau-père) en empêchèrent la complète réalisation.

Bauer avait aussi l’idée de mettre sur pied une revue de l’athéisme avec la collaboration de Marx et également de Feuerbach. Ce projet non plus n’aboutira pas.

Le jeune Marx partageait-il pour autant entièrement le point de vue de Bauer ? Rien n’est moins sûr. La correspondance de Marx à Bauer n’a pas été retrouvée et l’analyse de leur trajectoire laisse penser que, même s’ils ont pu cheminer côte à côte et s’apporter mutuellement [4], leur approche était différente. Cette différence se manifestera très tôt [5] et se terminera par une rupture [6] qui s’achèvera [7] dans des ouvrages comme « La Sainte famille » (1845) ou « L’idéologie allemande » où Marx et Engels règleront leur compte à leur conscience philosophique en inaugurant la conception matérialiste de l’histoire.

De son côté, Engels se rendit à Berlin pour y effectuer son service militaire d’octobre 1841 à octobre 1842. A cette occasion, il fréquente les jeunes hégéliens dont l’évolution dégénérative est entamée. Ils se baptisent les Affranchis (Freien). Le retour de Bauer à Berlin, à la fin du premier trimestre de 1842, non seulement n’enrayera pas leur dégénérescence, mais Bauer en prendra la tête. Engels qui donc connaît à son tour nombre des protagonistes de ce mouvement, à commencer par les frères Bauer [8], participe à leurs débats et écrit quelques articles dont certains pour la Gazette rhénane dont Marx devient un collaborateur puis le rédacteur en chef en 1842 [9].

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[1] Celui-ci poursuivra Strauss de sa vindicte tout au long de sa vie.

[2] Les synoptiques désignent les évangiles selon Matthieu, Marc et Luc car on peut les mettre en parallèle.

[3] Les principales œuvres de Bauer sont :

– Critique de l’histoire de la Révélation (1838)

– Herr Doktor Hegstenberg (1839)

– Die evangelische Landeskirche Preußens und die Wissenschaft (1840)

– Kritik der evangelischen Geschichte des Johannes (1840)

– Kritik der evangelischen Geschichte der Synoptiker (1841)

– Die Posaune des jüngsten Gerichts über Hegel, den Atheisten und Antichristen (1841)

– Die gute Sache der Freiheit und meine eigene Angelegenheit (1842)

– Hegels Lehre von der Religion und Kunst von dem Standpunkt des Glaubens aus beurteilt (1842)

– Das Entdeckte Christentum (1843)

– Die Judenfrage (1843)

– Geschichte der Politik, Kultur und Aufklärung des 18. Jahrhunderts (1843-45)

– Geschichte Deutschlands und der französischen Revolution unter der Herrschaft Napoleons (1846)

– Kritik der Evangelien und Geschichte ihres Ursprungs (1850-52)

– Die Apostelgeschichte, eine Ausgleichung des Paulinismus und des Judentums innerhalb der christlichen Kirche (1850)

– Rußland und das Germanentum (1853)

– Philo, Strauss und Renan und das Urchristentum (1864)

– Christus und die Cäsaren , der Ursprung des Christentums aus dem römischen Griechentum (1877)

– Zur Orientierung über die Bismarck’sche Ära (1880)

– Disraelis romantischer und Bismarcks sozialistischer Imperialismus (1882)

[4] Par exemple, la célèbre analogie de l’opium et de la religion, bien que présente chez des auteurs antérieurs (Moses Hess, Heine mais aussi Kant, Herder ou Feuerbach) doit sans doute aussi à Bauer.

[5] L’article contre la censure prussienne envoyé à Ruge en février 1842 marque déjà des différences par rapport à certains jeunes hégéliens qui se réjouissaient des bonnes dispositions du roi qui selon eux se manifestaient dans cette instruction.

[6] Cette rupture avec les Affranchis a lieu vers novembre 1842. «Cette volonté de réunir tous les éléments progressistes d’Allemagne, de concentrer toutes les forces libérales dans la lutte contre l’absolutisme, ne tarde pas à mettre Marx en opposition avec ses anciens amis de Berlin, et notamment avec Bruno Bauer. Avant même d’avoir pris la direction du journal, il exprime de profondes réserves sur leur façon désinvolte d’aborder de grands problèmes, de détourner les esprits sérieux de la lutte pratique et de faire inutilement peser sur les organes de la presse progressiste, déjà sévèrement bridés par la censure, des menaces d’interdiction. La rupture avec Bauer et le cercle des « Affranchis » de Berlin suit de près l’accession de Marx à la tête de la Rheinische Zeitung, le jeune directeur ayant pris parti pour Ruge et Herwegh et publiquement condamné dans les pages de son journal le « romantisme politique, le culte maniaque du génie et les fanfaronnades » par lesquels les bauériens « compromettent la cause et le parti de la liberté » (Reinische Zeitung, 29.11.42, Lukacs, Le Jeune Marx, son évolution philosophique de 1840 à 1844, Les éditions de la passion, p.35)

[7] En 1843, Marx publie dans la question juive une critique de deux textes de Bauer sur le même sujet.

[8] Bruno et Edgar Bauer (1820-1886)

[9] La première rencontre entre Marx et Engels, fin 1842, quand Engels est sur le chemin de l’Angleterre sera un peu froide. Pour Marx, Engels est assimilé aux Affranchis avec qui il s’apprête à rompre, tandis qu’Engels a été prévenu contre Marx par les frères Bauer.

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