Le piège de « l’unité syndicale »

Au moment où s’annonce une offensive majeure contre les prolétaires, la CGT lance l’initiative d’une « intersyndicale ». Rappelons le rôle néfaste que celle-ci a joué lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2010, en alignant toutes les positions sur le « moins-disant » et en bloquant toute radicalisation possible au nom de « l’unité ».

Nous présentons ici un extraite de notre texte de bilan de ce mouvement, écrit en 2011. Quoiqu’il se passe dans les prochaines semaines, seule l’auto-organisation des prolétaires au sein de comités de grèves, d’assemblées générales souveraines, d’organes regroupant des syndiqués et non-syndiqués, ouverts aux chômeurs et aux sans emplois, aux précaires et décidés à poser résolument la question de la rupture avec les rapports sociaux capitalistes peut fournir un cadre de lutte prometteur pour l’avenir.

Extrait :

« Anticipant le réveil massif d’une opposition en sommeil – que les échecs des démonstrations syndicales du printemps n’avaient fait qu’exacerber – les principaux syndicats français, pour maîtriser le mouvement revendicatif à venir, choisirent de s’organiser en intersyndicale.
C’est en effet la forme d’organisation la plus conforme à l’objectif de représenter l’océan de mécontentements que la politique sociale de ce gouvernement n’avait cessé d’alimenter.
Cette apparente concession au besoin d’unité et de force, même venant de la part ceux qui avaient si misérablement conduit les mouvements passés à la démonstration de leur impuissance, était la condition pour posséder une incontestable légitimité à diriger les luttes de l’automne français que tout annonçait massives.
Cette direction d’apparence unitaire était ainsi conforme à la hauteur non seulement de l’enjeu social (augmentation du temps de travail, baisse des pensions, diminution de l’espérance de vie), mais elle apparaissait de plus aux yeux de tous comme favorable dans son principe à l’explosion d’une riposte massive, condition sine qua non d’une victoire espérée depuis si longtemps, ceci à condition que l’unité ne reste pas un but en soi comme elle l’avait été en 2009, mais serve de moyen pour entraîner l’ensemble du mouvement vers un développement plus radical. Mais ce n’était évidemment l’intérêt d’aucune de ces centrales regroupées dans cette unité surprenante à plus d’un titre et qu’il convient d’analyser ici.
Tout d’abord rappelons que sur l’essentiel, le rejet de cette réforme, la position des directions syndicales n’était pas homogène et que toutes étaient favorables à une réforme pénalisant le prolétariat. Même la direction CGT qui s’est prétendue tout au long du mouvement comme LA centrale d’opposition la plus résolue au Gouvernement, éditait des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Pour une réforme plus juste ». Quant aux autres telles que la CFDT, qui s’inscrit dans une stratégie assumée de collaboration de classe, il était de notoriété publique qu’elles jugeaient cette réforme nécessaire, idem pour FO et consorts qui, avec leur projet de grève générale, se voulaient distincts de la mollesse des grandes confédérations mais qui piaffaient d’impatience en attendant de s’asseoir autour d’une table de négociations.
Les directions de la CFDT de la CFTC ou de la CGC voire de l’UNSA s’inscrivaient donc dans le mouvement revendicatif par pur opportunisme, par crainte notamment d’être marginalisées par un mouvement que tout annonçait être de très grande ampleur. Or qui dit : « réforme nécessaire » dans le contexte économique actuel dit nécessairement : « restrictions sévères des niveaux de vie des travailleurs » car c’est pour le capital la seule source de renouvellement du profit. Cela aussi tout un chacun l’avait parfaitement compris dès la crise financière de 2008.
Du côté du pouvoir, la stratégie fut celle du refus buté de négocier, même des miettes pour calmer le jeu, ce qui ne pouvait qu’encourager la détermination des manifestants à accroître leurs moyens de pression sur le gouvernement. En effet, ne pas entendre les masses tout en s’empressant de lécher les bottes des grandes fortunes apparût dans le pays comme un affront particulièrement culotté à l’esprit de justice sociale propre à l’idéologie bourgeoise française de la fin du XX° siècle.
Tout au long du mouvement, cette direction de l’intersyndicale fût peu contestée, même si concrètement à travers d’innombrables expressions individuelles ou de petits groupes locaux qui se fondaient sur les expériences passées, lesquelles démontraient à qui mieux mieux la connivence syndicats/gouvernements, se manifestait une conscience critique diffuse et le refus d’être promenés dans des manifestations randonnées par les directions syndicales. Même au moment de la plus forte contestation de la stratégie de l’intersyndicale, autour de son refus à appeler à la grève générale illimitée, aucune des formations bénéficiant d’une audience nationale ne se risqua à promouvoir ce mot d’ordre en opposition aux décisions de l’intersyndicale qui se bornait à renouveler les appels à de grandes manifestations à la tête desquelles elles caracolaient munies de simples logos publicitaires de leur boutique, à défaut de mots d’ordre plus substantiels et plus radicaux politiquement.
Et pour nous expliquer la limitation apportée aux revendications, nous ne croirons pas à la fable qui nous fût servie au plus fort du mouvement, en arguant que la CFDT se retirerait de l’intersyndicale si celle-ci reprenait le mot d’ordre de grève générale illimitée que de nombreux manifestants exigeaient. Le maintien à ce prix d’une unité de façade, aurait été de plus une grave erreur stratégique car dès lors que l’intersyndicale n’aurait plus été le symbole de l’unité des travailleurs au plus haut de son mouvement, cette unité se serait créée ailleurs, par nécessité, sans la CFDT et tous ceux qui craignaient de développer la force politique potentielle du mouvement revendicatif.
Non, la raison profonde du maintien de cette unité réside dans la nécessité absolue de maîtriser un mouvement qui, en l’absence d’une direction auto proclamée, se serait nécessairement doté d’une direction en adéquation avec ses objectifs et sa puissance : mettre en échec le gouvernement en le forçant à reculer sur cette réforme avec derrière soi une opinion majoritairement favorable à son succès. D’ailleurs la même CFDT qui, début octobre, se livrait à cet odieux chantage appela ses syndicats de routiers à peine quelques semaines plus tard à mener des opérations de blocage des routes montrant là un radicalisme de forme qui ne parvint cependant pas à faire oublier sa duplicité.
De même la CGT n’eût pas de mal à trouver des ouvriers pour se lancer dans des grèves longues et isolées tant leur colère était tenace. Ce fût le cas entre autres des ouvriers des raffineries qui assumèrent une nouvelle fois une grève longue et désespérée qui, si elle ne pût certes pleinement satisfaire les besoins de généralisation de la grève à toutes les branches de production du pays, servit de modèle de combativité et de courage en incarnant notamment la tentative d’un « blocage de l’économie », objectif qui s’était répandu dans tous les esprits.
Malgré ce modèle de combativité, pour l’intersyndicale et le gouvernement l’essentiel était sauf : la grève ne se sera pas généralisée. Usant du subterfuge devenu classique en France, dans les transports en commun principalement, consistant à faire passer l’arrêt de travail d’un secteur stratégique pour une tentative syndicale de généralisation de la grève, et qui est dans les faits son exact inverse puisque pour l’essentiel l’empêchement de travailler ne relève pas d’une volonté de se battre pour les travailleurs contraints de ne pas se rendre au travail bien que cela leur coûte autant, l’intersyndicale pût se mettre à la remorque de ces modèles de combativité pour redorer son blason et apparaître idéologiquement radicale bien qu’elle fit tout pour ne pas généraliser la grève au moment le plus opportun. L’essentiel était de circonscrire la grève à un secteur quitte à présenter sa lutte comme une délégation de l’intérêt général. »

TEXTE A LIRE SUR NOTRE SITE www.robingoodfellow.info

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