Pour une politique étrangère du prolétariat

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En 1864, au moment de la création de l’Association internationale des travailleurs lors du meeting de Saint-Martin’s Hall à Londres, Marx et Engels écrivaient ceci en conclusion du « Manifeste inaugural » de l’AIT :

« Si l’émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission si une politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le bien du peuple ? Ce n’est pas la prudence des classes gouvernantes de l’Angleterre, mais bien la résistance héroïque de la classe ouvrière à leur criminelle folie qui a épargné à l’Europe occidentale l’infamie d’une croisade pour le maintien et le développement de l’esclavage outre Atlantique. L’approbation sans pudeur, la sympathie dérisoire ou l’indifférence stupide avec lesquelles les classes supérieures d’Europe ont vu la Russie saisir comme une proie les montagnes-forteresses du Caucase et assassiner l’héroïque Pologne, les empiétements immenses et sans entrave de cette puissance barbare dont la tête est à Saint-Pétersbourg et dont on retrouve la main dans tous les cabinets d’Europe, ont appris aux travailleurs qu’il leur fallait se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir, et enfin lorsqu’ils seraient impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune et revendiquer les simples lois de la morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus, comme lois suprêmes dans le commerce des nations.

Combattre pour une politique étrangère de cette nature, c’est prendre part à la lutte générale pour l’affranchissement des travailleurs. » (nous soulignons)

Dans le contexte qui est, depuis près de 90 ans, celui d’une contre-révolution la plus longue de l’histoire, toutes les forces du prolétariat ont disparu en tant qu’expression autonome, il ne dispose plus ni de parti ni de tribune, ni de forces capables de faire valoir « sa » politique étrangère contre sa propre classe dominante, dans chaque pays, et contre tous les impérialismes, à l’échelle mondiale.

Dans ces conditions, face aux évènements tragiques qui frappent régulièrement sous la forme des attentats perpétrés par les groupes et états islamistes (mais dont curieusement le poids émotionnel varie selon la géographie ou la qualité des victimes : qui a fait une minute de silence pour les 300 morts dans l’attentat du 3 juillet à Bagdad ? pour les 50 morts homosexuels d’Orlando ?), il est en grande partie vain, comme le fait régulièrement le minuscule camp révolutionnaire resté fidèle à l’internationalisme prolétarien, d’exhorter à la révolution mondiale à l’aide de formules du type « Seul le prolétariat et la lutte de classes parviendront à faire cesser, etc. ». Lors de la prochaine révolution internationale, le prolétariat aura à affronter dans une guerre civile sans merci TOUS ses ennemis, à commencer par le plus important d’entre eux, son propre Etat, mais aussi toutes les bandes mercenaires qui pourront être appelées à la rescousse, et dont la haine du communisme et de la libération sociale qu’il représente pour tous, et notamment les femmes, est un moteur suffisant.

En revanche, on peut rappeler un certain nombre de positions qui devraient faire partie de la « politique étrangère du prolétariat », même si nous sommes à l’heure actuelle « impuissants à rien empêcher », revendications que demain un parti ouvrier international devrait porter haut et fort et imposer si besoin par la force.

  • Abolition de l’armée permanente, armement du prolétariat, service militaire obligatoire mixte après 18 ans
  • Arrêt des interventions impérialistes et des livraisons d’armes qui les accompagnent
  • Refus de tout soutien à et de toute solidarité envers l’État bourgeois
  • Démantèlement de toutes les armées privées et sociétés mercenaires avec confiscation de leur matériel et de leur capital social
  • Dénonciation de tous les traités secrets et publication de tous les documents liés à la diplomatie

Il convient évidemment de distinguer ici les mesures qui ne pourront être pleinement prises qu’une fois le prolétariat arrivé au pouvoir, de celles qui peuvent constituer des revendications et nécessiter une pression de la part du prolétariat –  lorsqu’il peut l’exercer. Tout ceci supposera, au-delà des points énumérés, qu’une révolution internationale redéfinisse de fond en comble les relations politiques et économiques entre les nations.

Mais en tous les cas, même du fonds de l’impuissance du camp prolétarien, rien n’est pire que l’indifférentisme, et le fait de renouer le fil ténu qui a toujours permis au prolétariat de faire entendre sa voix inter-nationale dans le concert des nations, est le minimum que nous puissions faire aujourd’hui.

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Sur les revendications immédiates et les mesures révolutionnaires

Le commentaire ci-dessous a été adressé sur Facebook à une personne qui nous posait la question suivante : « Absolument d’accord pour la dictature prolétarienne, mais quand je lis « planification pour répartir la force de travail » ou « passage entre les mains de l’État des grandes entreprises » ou encore « augmentation de la productivité » j’ai l’impression que l’on repropose une gestion alternative du capitalisme plutôt que l’abolition de la marchandise et du salariat… Alors oui c’est le « demi-état », mais est-il hérétique de penser que l’on pourrait faire à moins de la transition? « 

Nous jugeons important de donner les grandes lignes de ce que pourrait être un « programme » révolutionnaire, qui ne se limite pas aux grandes incantations sur les conseils ouvriers ou la dictature du prolétariat. Si Marx et Engels se refusaient à lire dans les « marmites de l’avenir » pour ce qui était de la société communiste, ils ont toujours prêté une grande attention à la nature des mesures qu’il fallait prendre dans le cours des révolutions. Cela commence par les mesures énoncées à la fin du Manifeste du Parti communiste, et dont une partie a été réalisée, depuis lors, par la bourgeoisie elle-même jusqu’aux critiques des programmes de Gotha (1874) et Erfurt (1891) ou du P.O.F. Pour cette raison, nous avons fait figurer une série de mesures à la fin du livre « Le marxisme en résumé », que nous avons ensuite reclassées par grands thèmes dans le texte concernant le mouvement du printemps 2016. Une partie d’entre elles est directement reprise de ces écrits historiques. Dans la question que tu soulèves, il y a deux aspects qui sont intéressants à développer. L’un concerne la nature de l’État prolétarien et son rôle, l’autre la façon dont une société en transition vers le socialisme (dictature du prolétariat) s’organise pour briser les rapports de production existants et comment elle se situe en rupture avec les modes de gestion capitalistes. Nous traiterons surtout de ce dernier point. Il est vrai que dans la quinzaine d’éléments que nous avançons, il y a des choses hétérogènes et qui ne sont pas au même niveau.

On peut les classer en trois catégories :

1°) les REVENDICATIONS, qui pourraient être satisfaites par un gouvernement bourgeois et dont la réalisation déblaie le terrain pour un affrontement encore plus direct entre le prolétariat et la bourgeoisie. C’est la logique de la révolution permanente défendue de manière récurrente par Marx et Engels. A la limite, certaines de ces revendications sont énoncées par des partis bourgeois et défendues aussi par le parti prolétarien, sans jamais bien sûr qu’il ne se compromette auprès de ces partis. C’est ce que défendait Engels dans sa lettre à Gerson Trier du 18/12/1889 :

« Mais nous sommes d’accord sur le fait que le prolétariat ne peut conquérir sans révolution violente le pouvoir politique, seule porte donnant sur la société nouvelle. Pour qu’au jour de la décision le prolétariat soit assez fort pour vaincre et cela, Marx et moi nous l’avons défendu depuis 1847 , il est nécessaire qu’il se forme un parti autonome, séparé de tous les autres et opposé à eux tous, un parti de classe conscient.
Cela n’exclut pas, cependant, que ce parti puisse momentanément utiliser à ses fins d’autres partis. Cela n’exclut pas davantage qu’il puisse soutenir momentanément d’autres partis pour des mesures qui représentent ou bien un avantage immédiat pour le prolétariat, ou bien un progrès dans le sens du développement économique ou de la liberté politique. Pour ma part, je soutiendrais quiconque lutte véritablement en Allemagne pour l’élimination de la succession par ordre de primogéniture et d’autres survivances féodales, de la bureaucratie, des droits de douane, des lois de répression contre les socialistes, des restrictions au droit de réunion et d’association. Si notre parti allemand du progrès [20] ou votre Venstre danois [21] étaient de véritables partis bourgeois radicaux, et non de simples regroupements de misérables bavards qui, à la première menace de Bismarck ou d’Estrup, se mettent à ramper, je ne serais absolument pas inconditionnellement contre tout cheminement momentané avec eux pour certains buts précis. Si nos parlementaires votent pour un projet qui émane de l’autre côté et c’est ce qu’ils sont obligés de faire assez souvent , n’est-ce pas déjà un pas ensemble ? Mais je n’y suis favorable que lorsque l’avantage est direct pour nous, ou indubitable pour le développement historique du pays en direction de la révolution économique et politique, c’est-à-dire en vaut la peine, et à la condition préalable que le caractère prolétarien de classe du parti n’en soit pas affecté. C’est ce qui est pour moi la limite absolue. Cette politique, vous la trouverez développée dès 1847 dans le Manifeste communiste, et nous l’avons suivie partout, en 1848, dans l’Internationale. »

Ici, le rôle de l’État prolétarien, lorsqu’il a en mains les leviers, est de mettre en place rapidement ce pour quoi la bourgeoisie tergiverse ou a même renoncé.

2°) des MESURES immédiates qui ne pourront être prises, au contraire que par un semi-Etat prolétarien parce qu’elles supposent immédiatement ces « incursions dans la propriété privée » dont parlait Marx et par conséquent sont une déclaration de guerre totale à la bourgeoisie. Leur application suppose la prise du pouvoir ; elles peuvent aussi jouer un rôle dans le développement de la dynamique révolutionnaire.

3°) des TENDANCES à mettre en place et dont le déploiement et la réalisation sanctionneront la rupture irréversible avec a logique des rapports de production capitalistes. Ici le rôle de l’État est de favoriser la mise en place de nouveaux rapports de production, sachant évidemment que c’est au prolétariat et à ses organisations de masses (conseils et syndicats) de pousser cette dynamique à partir du socle concret de la vie réelle dans les sphères du travail, de l’éducation, de l’habitat… De ce point de vue, il est vrai que notre formulation sur la productivité du travail peut paraître ambiguë. Il vaudrait mieux écrire : « mise en place d’une organisation collective de la production qui favorise l’essor de la productivité du travail, afin de diminuer le temps de travail et d’augmenter le volume des moyens de consommation mis à disposition des travailleurs ».

(…)

Dans le mode de production capitaliste, le caractère social du travail ne s’affirme que par la médiation de l’échange marchand. Dans le communisme, l’activité est immédiatement sociale, ce qui change tout. Et sur la question du vocabulaire, nous sommes encore dans la contrainte de la société de classes. Ce que l’espèce se « distribue » ce ne sont plus des marchandises, pas non plus des « biens » si ce terme évoque trop la propriété ; alors parler de « moyens de consommation » (avec la distinction classique des « moyens de production ») est un pis-aller. On pourrait éventuellement dire « moyens de subsistance », pourquoi pas ?