Réponse aux critiques

LIRE LE TEXTE (PDF) : Réponse_Critiques

Comme il était prévisible, notre dernier texte sur la Catalogne a suscité quelques réactions. Alors que nos travaux menés depuis  plus de 40 ans n’ont engendré que du silence et de très rares remarques, ce texte politique nous vaut la réaction du prolétariat universel[1] et du Foro político-social internacionalista[2] relayée par le blog Pantopolis.

Compte-tenu de l’ampleur du sujet, nous ne poserons ici que quelques rappels théoriques et de principe, sans rentrer dans le détail de la question nationale en général et de l’Europe en particulier, sujets que nous aborderons par la suite, dans un autre texte.

[1] https://proletariatuniversel.blogspot.fr/

[2] http://inter-rev.foroactivo.com/t7320-en-el-bosque-de-la-confusion-y-por-las-ramas-critica-a-un-texto-de-robin-goodfellow-sobre-la-independencia-de-cataluna

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Espagne : l’indépendance de la Catalogne est l’arbre qui cache la forêt de la lutte de classe.

TEXTE COMPLET : Sur_la_Catalogne

La perspective de création de nouveaux petits Etats en Europe n’est pas favorable aux intérêts du prolétariat. Au lieu d’aller vers une plus grande unification des territoires, des marchés, des législations sur le travail, des conditions de production, on assisterait à un morcellement plus grand, à la création de nouvelles frontières, de nouvelles monnaies nationales, de nouveaux appareils d’Etat avec tout ce que cela implique en termes de ponction par l’impôt pour alimenter bureaucraties et forces de répression.

D’un autre côté, dans le cas où une telle création peut mettre fin à l’oppression d’une nation par une autre, alors elle institue la perspective d’une plus grande démocratie en débarrassant le prolétariat d’une question qui fait obstacle à son émancipation. Depuis 1871, qui a marqué un apogée du mouvement de réunification (unités allemande et italienne), le nombre d’Etats en Europe n’a cessé de croître. La fin des empires ottoman, austro-hongrois, russe et allemand après la première guerre avait abouti à la création de nombreuses nations. La chute de L’URSS qui avait en partie reconstitué l’empire russe à la suite de la deuxième guerre mondiale a relancé ce processus.

Les remaniements politiques et géographiques issus de la chute des faux socialismes de l’Est ont donc abouti à la création de nouveaux Etats en Europe : Serbie, Croatie, Slovénie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Kosovo, Lettonie, Lituanie, Estonie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Slovaquie, République tchèque. Cependant, le but d’une grande partie de ces Etats – dont certains n’avaient jamais eu d’existence historique – qui est une condition fondamentale pour leur viabilité est l’adossement à l’Union Européenne sinon à la zone euro[1].

Pour le marxisme, le principe du droit à l’auto-détermination n’est pas un principe abstrait qui peut s’appliquer à n’importe quelle situation historique et à n’importe quel peuple. Il dépend de chaque situation géo-historique particulière et doit s’inscrire dans la politique du prolétariat international. Par le passé, par exemple, le parti prolétaire a dénié le droit à la nation tant aux Tchèques qu’aux Slaves du sud.

Ainsi l’expression « droit des peuples » ne signifie pas que n’importe quelle nationalité ou minorité ait la possibilité historique, à tout moment, de revendiquer et a fortiori d’obtenir son émancipation en tant que nation. Tout dépend des circonstances historiques. Du côté du prolétariat, l’appui à donner ou non à de telles revendications ne relève pas non plus de l’application d’un principe abstrait mais découle d’une analyse de la situation qui sera la plus favorable au prolétariat, et comme classe du territoire concerné et comme force internationale.

Par le passé, Marx et Engels considéraient deux éléments, qui pouvaient se combiner entre eux. Le premier concerne l’effet que pourrait avoir la libération d’une nation sur la nation dominante et les impacts sur l’équilibre international. Ainsi la lutte des irlandais contre la principale puissance capitaliste, l’Angleterre, ou la constitution de la Pologne, comme nation indépendante signifiant, au 19° siècle, un affaiblissement du tsarisme, rempart de la réaction en Europe. Le deuxième relève du combat pour la « conquête de la démocratie » ; en conquérant la république démocratique comme « ultime terrain de lutte » contre la bourgeoisie, le prolétariat élimine un obstacle sur le chemin de son autonomie comme classe et rend toujours plus évident l’antagonisme fondamental entre le capital et le travail, entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Ainsi, du point de vue du prolétariat, on peut avoir ou ne pas avoir ce droit, en tant que nation ; on peut décider de ne pas utiliser ce droit (et se satisfaire, par exemple d’une large autonomie ou décider de rejoindre un ensemble plus vaste) ; et, au sein de l’ensemble national, le parti prolétarien peut juger que la solution d’un état n’est ni propice, ni favorable à ses intérêts et se refuser à prendre part à la solution nationale. Naturellement, la question du rapport de forces, notamment au niveau international, est ici primordiale.

Tout au long de l’année 2017, en préparation du référendum du 1er octobre, on a vu circuler sur nombre de sites et blogs indépendantistes, y compris anarchistes ce qui est comique, le texte de Lénine de 1916 «  La révolution socialiste et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »[2]. Or il est une précision importante que donne Lénine quant à la différence entre disposer de ce droit et l’exercer.

« Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes signifie exclusivement leur droit à l’indépendance politique, à la libre séparation politique d’avec la nation qui les opprime. Concrètement, cette revendication de la démocratie politique signifie l’entière liberté de propagande en faveur de la séparation et la solution de ce problème par la voie d’un référendum au sein de la nation qui se sépare. Ainsi, cette revendication n’a pas du tout le même sens que celle de la séparation, du morcellement, de la formation de petits Etats. Elle n’est que l’expression conséquente de la lutte contre toute oppression nationale. Plus le régime démocratique d’un Etat est proche de l’entière liberté de séparation, plus seront rares et faibles, en pratique, les tendances à la séparation, car les avantages des grands Etats, au point de vue aussi bien du progrès économique que des intérêts de la masse, sont indubitables, et ils augmentent sans cesse avec le développement du capitalisme. Reconnaître le droit d’autodétermination n’équivaut pas à reconnaître le principe de la fédération. On peut être un adversaire résolu de ce principe et être partisan du centralisme démocratique, mais préférer la fédération à l’inégalité nationale, comme la seule voie menant au centralisme démocratique intégral. C’est précisément de ce point de vue que Marx, tout en étant centraliste, préférait même la fédération de l’Irlande avec l’Angleterre à l’assujettissement forcé de l’Irlande par les Anglais. » (Nous soulignons)

Lénine relie explicitement ce droit à l’élargissement de la démocratie dans l’Etat, chose que n’avait absolument pas comprise Rosa Luxembourg dans son évaluation de la question nationale. Il ne s’agit donc pas d’une question abstraite, déconnectée de la lutte générale pour conquérir le « terrain de lutte » favorable au prolétariat, mais de favoriser les meilleurs choix pour lever les obstacles à l’expression de son autonomie de classe. De ce point de vue, la création d’un nouvel Etat catalan constitue une régression pour le prolétariat de Catalogne et d’Espagne, mais la non reconnaissance du droit à l’exercer crée un abcès de fixation durable sur la question nationale qui est tout autant préjudiciable à la lutte des classes.

Aujourd’hui, dans le monde entier, le prolétariat ne dispose d’aucune expression politique autonome. Partout il est à la remorque des partis bourgeois ou petits-bourgeois au sens large. Il n’empêche qu’une situation comme celle de la Catalogne aujourd’hui, en plein cœur de l’Europe, ne peut se régler à coups de citations de Rosa Luxembourg et de « ni-ni ». Le rappel nécessaire de la position internationaliste ne peut se résumer à un vœu pieux mâtiné d’indifférentisme. Qu’on le veuille ou non les « questions » catalane, flamande, écossaise vont continuer d’empoisonner le climat politique et social, qu’elles relèvent de revendications légitimes ou de calculs plus ou moins pertinents de la bourgeoisie européenne pour résoudre les questions accrues de la concurrence entre états rivaux.

Dans l’absolu, ces nouveaux Etats pourraient être économiquement viables. La plupart du temps, les revendications indépendantistes (Catalogne, Pays basque, Ecosse, Flandre Belge, …[3]) émanent de régions qui figurent parmi les plus riches de leurs pays respectifs ou disposent d’une rente associée à la production de matières premières capable de favoriser l’accumulation du capital et d’assurer les dépenses liées à l’Etat, comme le pétrole dans le cas de l’Ecosse. On ne peut cependant considérer leur économie propre comme une simple soustraction de l’ensemble national auquel ces régions appartiennent. Les inter-relations avec les autres régions, les Etats centraux et l’ensemble que constitue la Communauté Européenne, jouent un rôle fondamental dans leur position relativement plus avantageuse.

[1] Appartiennent à l’Union européenne et à la zone euro : la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie. L’Allemagne s’est réunifiée avec sa partie orientale. Le Monténégro, candidat à l’Union européenne a adopté l’euro unilatéralement. La Croatie a adhéré à l’Union européenne. Le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, La Serbie sont candidats à l’adhésion. L’Ukraine et la Moldavie sont de potentiels candidats mais font l’objet de tractations avec la Russie.

[2] https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/01/19160100.htm

[3] Le cas de l’Italie du Nord est différent.


SOMMAIRE :

1.             La question nationale en Europe.. 3

2.            Le projet d’indépendance de la Catalogne.. 6

3.            Les partis en présence.. 10

4.            Pour une position autonome du prolétariat.. 13

LIRE L’INTEGRALITE DU TEXTE ICI : Sur_la_Catalogne

La situation politique en France après les élections de 2017

EXTRAIT :

 » Venons-en donc à l’analyse de ce que représente, en France, le récent changement de l’équipe au pouvoir. La façon dont se recomposent les différentes fractions et expressions politiques n’est pas indifférente, sans bien sûr accorder crédit aux imbécillités des journalistes qui voient une « révolution » dans l’arrivée au pouvoir de Macron[1] et de des troupes.

Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une reconfiguration du paysage politique qu’il importe d’analyser à l’aune de la situation du capitalisme en France, du capitalisme mondial et de la recomposition des rapports de force à l’échelle internationale. »

[1] Reproduisant ainsi l’enflure du discours de celui qui a intitulé son livre, précisément, « Révolution ».

Lire le texte en Pdf : Analyse France 2017-Robin Goodfellow

SALUT DE ROBIN GOODFELLOW AU 12° CONGRES DES METALLURGISTES DE CAMPINAS ET SA REGION (Etat de São Paulo – Brésil)

Ci-dessous la déclaration lue par nos camarades, à l’invitation du syndicat des métallurgistes de Campinas, membre de Intersindical, lors de son douzième congrès (28 et 29 octobre 2016)..


Camarades,

Robin Goodfellow est le pseudonyme collectif  d’un petit groupe de militants de divers pays (France, Brésil, Espagne…) qui se dédient depuis quarante ans à la défense de la théorie et des principes marxistes.  Nous pensons que cette théorie est la seule à fournir non seulement une explication cohérente du monde, des tendances de l’économie capitaliste, mais aussi fournit une orientation pour les luttes pratiques et pour l’émancipation du prolétariat.

Les camarades de RG – qui avaient grâce à l’aide du syndicat édité et diffusé en 2013 le texte « Le marxisme en résumé » (disponible sur notre site http://www.robingoodfellow.info) saluent fraternellement le 12ème congrès du syndicat des métallurgistes de Campinas et région. Dans un contexte marqué par des tensions internationales fortes et une crise qui frappe le Brésil (en attendant le déclenchement d’une formidable crise de surproduction générale, à venir vers 2017 ou 2018, qui touchera le monde entier et frappera très durement les Etats-Unis d’Amérique), le prolétariat a besoin de se doter de structures fortes et combatives, qui n’acceptent aucune concession à l’ordre capitaliste, mais, qui, au contraire, en préparent le renversement définitif, qui est une condition de survie de l’humanité.

L’Europe et la France ont connu, ces derniers mois, des grèves et mouvements de lutte qui, outre le fait que leur ampleur a souvent été exagérée par l’extrême-gauche au Brésil, ont d’une part été battus, d’autre part n’ont pas permis de se dégager de l’influence néfaste des syndicats jaunes. Ainsi, en France où le gouvernement « de gauche » a mené les plus grandes attaques anti-ouvrières de ces dernières décennies, il existe un grand désarroi chez les minorités syndicales de lutte et une très faible mobilisation dans les masses. Ceci est notamment lié au fait que la structure de l’emploi prolétarien est en cours de changement avec de moins en moins de très grandes entreprises, des phénomènes de sous-traitance qui parfois renvoient les travailleurs (comme l’illustre, en Espagne, la belle grève de la Telefonica de 2015) à des statuts d’autonomes ou indépendants, et une précarisation croissante des emplois. Les syndicats historiques continuent à regrouper les catégories les plus « installées » mais sont complètement impuissants à organiser ces grandes masses de prolétaires pour constituer de véritables nouveaux organes de combat. Nous espérons que les échanges d’expérience entre nos frères de classes de différents pays (comme la coordination des travailleurs d’Amazon en Pologne, Allemagne…) et avec Intersindical contribueront à faire émerger une véritable stratégie internationaliste de mobilisation du prolétariat pour son émancipation et la libération définitive des chaînes du salariat.

São Paulo – Paris, 28/10/2016

Pour une politique étrangère du prolétariat

de toute

En 1864, au moment de la création de l’Association internationale des travailleurs lors du meeting de Saint-Martin’s Hall à Londres, Marx et Engels écrivaient ceci en conclusion du « Manifeste inaugural » de l’AIT :

« Si l’émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission si une politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le bien du peuple ? Ce n’est pas la prudence des classes gouvernantes de l’Angleterre, mais bien la résistance héroïque de la classe ouvrière à leur criminelle folie qui a épargné à l’Europe occidentale l’infamie d’une croisade pour le maintien et le développement de l’esclavage outre Atlantique. L’approbation sans pudeur, la sympathie dérisoire ou l’indifférence stupide avec lesquelles les classes supérieures d’Europe ont vu la Russie saisir comme une proie les montagnes-forteresses du Caucase et assassiner l’héroïque Pologne, les empiétements immenses et sans entrave de cette puissance barbare dont la tête est à Saint-Pétersbourg et dont on retrouve la main dans tous les cabinets d’Europe, ont appris aux travailleurs qu’il leur fallait se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir, et enfin lorsqu’ils seraient impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune et revendiquer les simples lois de la morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus, comme lois suprêmes dans le commerce des nations.

Combattre pour une politique étrangère de cette nature, c’est prendre part à la lutte générale pour l’affranchissement des travailleurs. » (nous soulignons)

Dans le contexte qui est, depuis près de 90 ans, celui d’une contre-révolution la plus longue de l’histoire, toutes les forces du prolétariat ont disparu en tant qu’expression autonome, il ne dispose plus ni de parti ni de tribune, ni de forces capables de faire valoir « sa » politique étrangère contre sa propre classe dominante, dans chaque pays, et contre tous les impérialismes, à l’échelle mondiale.

Dans ces conditions, face aux évènements tragiques qui frappent régulièrement sous la forme des attentats perpétrés par les groupes et états islamistes (mais dont curieusement le poids émotionnel varie selon la géographie ou la qualité des victimes : qui a fait une minute de silence pour les 300 morts dans l’attentat du 3 juillet à Bagdad ? pour les 50 morts homosexuels d’Orlando ?), il est en grande partie vain, comme le fait régulièrement le minuscule camp révolutionnaire resté fidèle à l’internationalisme prolétarien, d’exhorter à la révolution mondiale à l’aide de formules du type « Seul le prolétariat et la lutte de classes parviendront à faire cesser, etc. ». Lors de la prochaine révolution internationale, le prolétariat aura à affronter dans une guerre civile sans merci TOUS ses ennemis, à commencer par le plus important d’entre eux, son propre Etat, mais aussi toutes les bandes mercenaires qui pourront être appelées à la rescousse, et dont la haine du communisme et de la libération sociale qu’il représente pour tous, et notamment les femmes, est un moteur suffisant.

En revanche, on peut rappeler un certain nombre de positions qui devraient faire partie de la « politique étrangère du prolétariat », même si nous sommes à l’heure actuelle « impuissants à rien empêcher », revendications que demain un parti ouvrier international devrait porter haut et fort et imposer si besoin par la force.

  • Abolition de l’armée permanente, armement du prolétariat, service militaire obligatoire mixte après 18 ans
  • Arrêt des interventions impérialistes et des livraisons d’armes qui les accompagnent
  • Refus de tout soutien à et de toute solidarité envers l’État bourgeois
  • Démantèlement de toutes les armées privées et sociétés mercenaires avec confiscation de leur matériel et de leur capital social
  • Dénonciation de tous les traités secrets et publication de tous les documents liés à la diplomatie

Il convient évidemment de distinguer ici les mesures qui ne pourront être pleinement prises qu’une fois le prolétariat arrivé au pouvoir, de celles qui peuvent constituer des revendications et nécessiter une pression de la part du prolétariat –  lorsqu’il peut l’exercer. Tout ceci supposera, au-delà des points énumérés, qu’une révolution internationale redéfinisse de fond en comble les relations politiques et économiques entre les nations.

Mais en tous les cas, même du fonds de l’impuissance du camp prolétarien, rien n’est pire que l’indifférentisme, et le fait de renouer le fil ténu qui a toujours permis au prolétariat de faire entendre sa voix inter-nationale dans le concert des nations, est le minimum que nous puissions faire aujourd’hui.

La situation politique au Brésil

Pour lire le texte en entier : Situation-Brésil-juin2016

INTRODUCTION

Les événements politiques qui se sont produits à un rythme accéléré au Brésil,[1] dans un contexte de tension marquée par la polarisation entre ceux qui étaient pour l’impeachment de Dilma Rousseff et ceux qui appuyaient le gouvernement PT, sont des manifestations visibles aussi bien de la crise économique qui frappe le pays depuis quelques temps, que de la recherche par les différentes fractions de la bourgeoisie[2] d’une expression politique plus adéquate pour la représenter au sein de l’Etat dans la situation actuelle.

Ce changement d’attitude de la majorité des fractions de la bourgeoisie vis-à-vis du gouvernement actuel montre de manière éloquente que pour elle le gouvernement de Dilma n’est plus un “bon” gouvernement. Mais, du point de vue de la bourgeoisie, que serait un “bon” gouvernement dans une situation idéale ? La réponse coule de source : ce serait un organe capable de permettre à l’ensemble de la bourgeoisie de gouverner, de garantir la tranquillité des affaires et l’ordre social sur le plan interne, et notamment de s’assurer du soutien du prolétariat, de présenter un visage fort et assuré sur le plan externe, de garantir la sécurité des frontières (bref de défendre les intérêts impérialistes du Brésil) et de favoriser la production du maximum de plus-value, y compris en faisant de la lutte des classes un facteur de rationalisation et de développement de la production capitaliste. Cette situation idéale présuppose que tout ceci se déroule dans une phase d’expansion de l’accumulation qui favorise des relations sociales plus “malléables” et fluides et évite l’éruption de conflits importants. Cependant, le meilleur gouvernement bourgeois – “meilleur” du point de vue bourgeois, évidemment – ne peut pas étouffer la lutte des classes ni les contradictions et les conflits de pouvoir qui se manifestent dans la société.

Les diverses fractions de la bourgeoisie entrent en concurrence pour la production et la répartition de la plus-value produite, qui se décompose notamment en profit, intérêt, rente et impôts. Au sein de cette concurrence, les capitalistes industriels peuvent s’opposer aux propriétaires fonciers, les industriels aux capitalistes du commerce, la bourgeoisie à l’Etat ; les orientations du développement industriel peuvent amener différentes branches à s’opposer entre elles, comme par exemple les lobbies du transport routier face à ceux du transport ferroviaire ou fluvial. L’ouverture et l’expansion de marchés, les outils pour faciliter l’installation d’entreprises, les recours aux crédits sélectifs pour favoriser certains secteurs de l’économie ayant un fort pouvoir de lobbying auprès du gouvernement, etc. sont des mesures politiques qui indiquent le rapport de forces entre fractions bourgeoises, et ses manifestations à travers les représentations (partis) politiques au sein de l’Etat. Naturellement, le puissant antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat est toujours présent et s’exprime de manière plus ou moins aigue selon les circonstances. Pour les fractions de la bourgeoisie, la question est celle de la production du maximum de plus-value et de sa répartition, pour le prolétariat il s’agit, sur le plan immédiat, de résister à une exploitation qui tend à être toujours plus importante[3].

Ainsi, le “bon” gouvernement pour la bourgeoisie, est celui qui arrive à maintenir, au milieu de tout cela, les équilibres et la paix sociale. En revanche, les intérêts du prolétariat révolutionnaire sont, eux, totalement inverses. Il a tout intérêt à ce que l’Etat bourgeois se trouve affaibli, que les partis qui représentent les différentes fractions de la bourgeoisie s’affrontent entre eux et se trouvent dans une situation de grande faiblesse pour assurer la conduite des affaires publiques d’un “bon” gouvernement. Le prolétariat, par conséquent, ne peut rester indifférent à l’évolution de la représentation politique du camp bourgeois et à ses difficultés, car elles lui sont favorables. Pour cette raison des événements comme ceux qui secouent le Brésil depuis bientôt deux ans méritent une analyse circonstanciée, du point de vue des intérêts du prolétariat, ce qui ne veut pas dire que ce dernier ait – dans le cas particulier [4]– à apporter son soutien à l’un ou l’autre camp.

Comme nous l’avons déjà dit il y a 15 ans dans notre texte d’analyse sur le “18 Brumaire”,[5] si la lutte des classes détermine les évolutions des partis, alors l’étude de cette évolution constitue un indicateur, même grossier, des tendances de la lutte des classes ou du moins des relations entre les classes. Comme les classes sociales (en y incluant évidemment le prolétariat) doivent être représentées au sein de la société, on peut reconnaître, sous la surface immédiate des phénomènes, les tendances aux bouleversements plus profonds entre les diverses fractions de la société, qu’elles se situent dans le camp bourgeois ou dans le camp prolétarien. Quant au prolétariat, même lorsqu’il ne dispose pas de son expression politique, de son parti de classe autonome et opposé à tous les autres partis de la société, il continue à exister et à s’exprimer politiquement, même sous une forme contradictoire et non révolutionnaire.

Au Brésil, particulièrement au cours de ces dernières années, différentes fractions de la bourgeoisie pressées par les difficultés issues de la crise mondiale de 2008-2009 s’efforcent d’arriver à un accord général sur le plan politique afin de déloger le PT du pouvoir. Ces derniers temps, alors que le Brésil retrouve une crise que le PT a tenté de juguler et a réussi à différer pendant quelques années, la dispute devient d’autant plus féroce que la concurrence entre les fractions de la bourgeoisie s’avive du fait de la baisse brutale du taux de profit. Ce mouvement a commencé à se manifester ici et là depuis la mi-2012, via des frictions au sein du Congrès national (Chambre des députés et Sénat fédéral)[6].

Nous ne chercherons pas ici à rappeler et analyser dans le détail l’évolution de ces expressions politiques, tant celles du camp bourgeois que celles du camp prolétarien, qui finirent par déboucher sur les événements actuels au Brésil, ni à raconter sur le mode journalistique et à chaud les derniers événements qui agitent le pays et évoluent rapidement à mesure des péripéties du long processus de destitution[7] et de ses conséquences politiques. Ce qui nous intéresse c’est de commenter deux liés à ces phénomènes :

  • la crise économique actuelle
  • la possibilité que les fractions de la classe bourgeoise forment un gouvernement capable d’assurer pour quelque temps la “paix politique et sociale” pour la libre exploitation de la classe prolétarienne, capable d’étouffer pendant quelques temps les revendications économiques et sociales du prolétariat, fortement touché par la crise économique.

Le principal défi posé à un tel gouvernement est de pouvoir compter sur l’appui d’une partie significative du prolétariat, car comme le disait déjà Engels, “la bourgeoisie a appris qu’elle ne parviendrait jamais à dominer politiquement et socialement la nation, autrement qu’avec l’aide de la classe ouvrière.” (Préface de 1892 à la réédition de “La situation de la classe laborieuse en Angleterre”, Editions sociale, p. 393)

[1] Rappelons, pour le lecteur francophone, que le Brésil est une république fédérale, à l’image des Etats-Unis. Le libellé exact de l’Etat est « République Fédérative du Brésil ». On a donc un niveau de gouvernement état par état, et le niveau fédéral représenté par le gouvernement central et les chambres haute et basse.

[2] Avec le développement du mode de production capitaliste, se développent des formes sociales de propriété (sociétés par actions, holdings, etc.) et les différences entre capitalistes et propriétaires fonciers tendent à disparaître, de manière plus ou moins affirmée en fonction du développement des rapports sociaux capitalistes d’un pays. La classe capitaliste et la classe des propriétaires fonciers tendent, par conséquent, à se fondre entre elles, à s’interpénétrer, les uns achetant les terres et les immeubles qui deviennent propriété sociale, les autres devenant actionnaires et capitalistes. Ainsi dans ce texte nous appelons bourgeoisie ou classe bourgeoise l’ensemble des diverses fractions de l’industrie, des finances, de l’agro-alimentaire, du grand commerce, des mines, etc. Plus de détails sur cette tendance peuvent être trouvés dans notre publication : « Le marxisme en abrégé », disponible en PDF sur notre site www.robingoodfellow.info ou en livre papier sur le site www.lulu.com

 

[3] On voit aussi comment de nouveaux acteurs dans le cadre de l’activité capitaliste cherchent à influencer les états pour promouvoir leur nouveau « modèle économique ». Par exemple Uber, dans le domaine du transport urbain se présente, dans les termes de l’idéologie bourgeoise, comme une firme moderne et libérale, s’oppose à fractions de la classe capitaliste et des classes moyennes (sociétés employant des chauffeurs salariés, artisans chauffeurs de taxi) et ramène le salariat à une forme de travail indépendant ou de travail à domicile. De nationalité américaine à la base, la firme couvre un très large champ international, se confrontant ainsi aux législations propres de chacun des états où elle cherche à s’implanter.

[4] Mais, comme le dit Engels en 1889 dans une lettre à Gerson Trier : “Cela n’exclut pas, cependant, que ce parti puisse momentanément utiliser à ses fins d’autres partis. Cela n’exclut pas davantage qu’il puisse soutenir momentanément d’autres partis pour des mesures qui représentent ou bien un avantage immédiat pour le prolétariat, ou bien un progrès dans le sens du développement économique ou de la liberté politique. Pour ma part, je soutiendrais quiconque lutte véritablement en Allemagne pour l’élimination de la succession par ordre de primogéniture et d’autres survivances féodales, de la bureaucratie, des droits de douane, des lois de répression contre les socialistes, des restrictions au droit de réunion et d’association. »

[5] Cf. “Notes sur le Bonapartisme. A propos du « 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte »”, de Juin 2001, accessible sur notre site

[6] Nous ne distinguerons pas, dans ce texte les poids des représentations politiques et des lobbies des fractions de la bourgeoisie au sein du Parlement comme indicateur grossier de la lutte des classes, bien qu’il soit notoire qu’à la Chambre des Députés prédominent de loin les intérêts personnels les plus mesquins et les chasses gardées au sein du système de coalitions entre les partis. La grande masse des députés s’exprime peu ou pas du tout, appuyant ses leaders qui expriment politiquement les intérêts de ces fractions. Au Sénat fédéral, le mouvement des partis politiques, du fait du mode d’élection, tend à indiquer déjà de manière plus fine les intérêts des différentes fractions bourgeoises.

[7] Sur le modèle américain, les brésiliens désignent par l’anglicisme « impeachment » la procédure de destitution prévue par la Constitution. Nous le traduirons systématiquement ici par « destitution ».

Sur les revendications immédiates et les mesures révolutionnaires

Le commentaire ci-dessous a été adressé sur Facebook à une personne qui nous posait la question suivante : « Absolument d’accord pour la dictature prolétarienne, mais quand je lis « planification pour répartir la force de travail » ou « passage entre les mains de l’État des grandes entreprises » ou encore « augmentation de la productivité » j’ai l’impression que l’on repropose une gestion alternative du capitalisme plutôt que l’abolition de la marchandise et du salariat… Alors oui c’est le « demi-état », mais est-il hérétique de penser que l’on pourrait faire à moins de la transition? « 

Nous jugeons important de donner les grandes lignes de ce que pourrait être un « programme » révolutionnaire, qui ne se limite pas aux grandes incantations sur les conseils ouvriers ou la dictature du prolétariat. Si Marx et Engels se refusaient à lire dans les « marmites de l’avenir » pour ce qui était de la société communiste, ils ont toujours prêté une grande attention à la nature des mesures qu’il fallait prendre dans le cours des révolutions. Cela commence par les mesures énoncées à la fin du Manifeste du Parti communiste, et dont une partie a été réalisée, depuis lors, par la bourgeoisie elle-même jusqu’aux critiques des programmes de Gotha (1874) et Erfurt (1891) ou du P.O.F. Pour cette raison, nous avons fait figurer une série de mesures à la fin du livre « Le marxisme en résumé », que nous avons ensuite reclassées par grands thèmes dans le texte concernant le mouvement du printemps 2016. Une partie d’entre elles est directement reprise de ces écrits historiques. Dans la question que tu soulèves, il y a deux aspects qui sont intéressants à développer. L’un concerne la nature de l’État prolétarien et son rôle, l’autre la façon dont une société en transition vers le socialisme (dictature du prolétariat) s’organise pour briser les rapports de production existants et comment elle se situe en rupture avec les modes de gestion capitalistes. Nous traiterons surtout de ce dernier point. Il est vrai que dans la quinzaine d’éléments que nous avançons, il y a des choses hétérogènes et qui ne sont pas au même niveau.

On peut les classer en trois catégories :

1°) les REVENDICATIONS, qui pourraient être satisfaites par un gouvernement bourgeois et dont la réalisation déblaie le terrain pour un affrontement encore plus direct entre le prolétariat et la bourgeoisie. C’est la logique de la révolution permanente défendue de manière récurrente par Marx et Engels. A la limite, certaines de ces revendications sont énoncées par des partis bourgeois et défendues aussi par le parti prolétarien, sans jamais bien sûr qu’il ne se compromette auprès de ces partis. C’est ce que défendait Engels dans sa lettre à Gerson Trier du 18/12/1889 :

« Mais nous sommes d’accord sur le fait que le prolétariat ne peut conquérir sans révolution violente le pouvoir politique, seule porte donnant sur la société nouvelle. Pour qu’au jour de la décision le prolétariat soit assez fort pour vaincre et cela, Marx et moi nous l’avons défendu depuis 1847 , il est nécessaire qu’il se forme un parti autonome, séparé de tous les autres et opposé à eux tous, un parti de classe conscient.
Cela n’exclut pas, cependant, que ce parti puisse momentanément utiliser à ses fins d’autres partis. Cela n’exclut pas davantage qu’il puisse soutenir momentanément d’autres partis pour des mesures qui représentent ou bien un avantage immédiat pour le prolétariat, ou bien un progrès dans le sens du développement économique ou de la liberté politique. Pour ma part, je soutiendrais quiconque lutte véritablement en Allemagne pour l’élimination de la succession par ordre de primogéniture et d’autres survivances féodales, de la bureaucratie, des droits de douane, des lois de répression contre les socialistes, des restrictions au droit de réunion et d’association. Si notre parti allemand du progrès [20] ou votre Venstre danois [21] étaient de véritables partis bourgeois radicaux, et non de simples regroupements de misérables bavards qui, à la première menace de Bismarck ou d’Estrup, se mettent à ramper, je ne serais absolument pas inconditionnellement contre tout cheminement momentané avec eux pour certains buts précis. Si nos parlementaires votent pour un projet qui émane de l’autre côté et c’est ce qu’ils sont obligés de faire assez souvent , n’est-ce pas déjà un pas ensemble ? Mais je n’y suis favorable que lorsque l’avantage est direct pour nous, ou indubitable pour le développement historique du pays en direction de la révolution économique et politique, c’est-à-dire en vaut la peine, et à la condition préalable que le caractère prolétarien de classe du parti n’en soit pas affecté. C’est ce qui est pour moi la limite absolue. Cette politique, vous la trouverez développée dès 1847 dans le Manifeste communiste, et nous l’avons suivie partout, en 1848, dans l’Internationale. »

Ici, le rôle de l’État prolétarien, lorsqu’il a en mains les leviers, est de mettre en place rapidement ce pour quoi la bourgeoisie tergiverse ou a même renoncé.

2°) des MESURES immédiates qui ne pourront être prises, au contraire que par un semi-Etat prolétarien parce qu’elles supposent immédiatement ces « incursions dans la propriété privée » dont parlait Marx et par conséquent sont une déclaration de guerre totale à la bourgeoisie. Leur application suppose la prise du pouvoir ; elles peuvent aussi jouer un rôle dans le développement de la dynamique révolutionnaire.

3°) des TENDANCES à mettre en place et dont le déploiement et la réalisation sanctionneront la rupture irréversible avec a logique des rapports de production capitalistes. Ici le rôle de l’État est de favoriser la mise en place de nouveaux rapports de production, sachant évidemment que c’est au prolétariat et à ses organisations de masses (conseils et syndicats) de pousser cette dynamique à partir du socle concret de la vie réelle dans les sphères du travail, de l’éducation, de l’habitat… De ce point de vue, il est vrai que notre formulation sur la productivité du travail peut paraître ambiguë. Il vaudrait mieux écrire : « mise en place d’une organisation collective de la production qui favorise l’essor de la productivité du travail, afin de diminuer le temps de travail et d’augmenter le volume des moyens de consommation mis à disposition des travailleurs ».

(…)

Dans le mode de production capitaliste, le caractère social du travail ne s’affirme que par la médiation de l’échange marchand. Dans le communisme, l’activité est immédiatement sociale, ce qui change tout. Et sur la question du vocabulaire, nous sommes encore dans la contrainte de la société de classes. Ce que l’espèce se « distribue » ce ne sont plus des marchandises, pas non plus des « biens » si ce terme évoque trop la propriété ; alors parler de « moyens de consommation » (avec la distinction classique des « moyens de production ») est un pis-aller. On pourrait éventuellement dire « moyens de subsistance », pourquoi pas ?