SALUT DE ROBIN GOODFELLOW AU 12° CONGRES DES METALLURGISTES DE CAMPINAS ET SA REGION (Etat de São Paulo – Brésil)

Ci-dessous la déclaration lue par nos camarades, à l’invitation du syndicat des métallurgistes de Campinas, membre de Intersindical, lors de son douzième congrès (28 et 29 octobre 2016)..


Camarades,

Robin Goodfellow est le pseudonyme collectif  d’un petit groupe de militants de divers pays (France, Brésil, Espagne…) qui se dédient depuis quarante ans à la défense de la théorie et des principes marxistes.  Nous pensons que cette théorie est la seule à fournir non seulement une explication cohérente du monde, des tendances de l’économie capitaliste, mais aussi fournit une orientation pour les luttes pratiques et pour l’émancipation du prolétariat.

Les camarades de RG – qui avaient grâce à l’aide du syndicat édité et diffusé en 2013 le texte « Le marxisme en résumé » (disponible sur notre site http://www.robingoodfellow.info) saluent fraternellement le 12ème congrès du syndicat des métallurgistes de Campinas et région. Dans un contexte marqué par des tensions internationales fortes et une crise qui frappe le Brésil (en attendant le déclenchement d’une formidable crise de surproduction générale, à venir vers 2017 ou 2018, qui touchera le monde entier et frappera très durement les Etats-Unis d’Amérique), le prolétariat a besoin de se doter de structures fortes et combatives, qui n’acceptent aucune concession à l’ordre capitaliste, mais, qui, au contraire, en préparent le renversement définitif, qui est une condition de survie de l’humanité.

L’Europe et la France ont connu, ces derniers mois, des grèves et mouvements de lutte qui, outre le fait que leur ampleur a souvent été exagérée par l’extrême-gauche au Brésil, ont d’une part été battus, d’autre part n’ont pas permis de se dégager de l’influence néfaste des syndicats jaunes. Ainsi, en France où le gouvernement « de gauche » a mené les plus grandes attaques anti-ouvrières de ces dernières décennies, il existe un grand désarroi chez les minorités syndicales de lutte et une très faible mobilisation dans les masses. Ceci est notamment lié au fait que la structure de l’emploi prolétarien est en cours de changement avec de moins en moins de très grandes entreprises, des phénomènes de sous-traitance qui parfois renvoient les travailleurs (comme l’illustre, en Espagne, la belle grève de la Telefonica de 2015) à des statuts d’autonomes ou indépendants, et une précarisation croissante des emplois. Les syndicats historiques continuent à regrouper les catégories les plus « installées » mais sont complètement impuissants à organiser ces grandes masses de prolétaires pour constituer de véritables nouveaux organes de combat. Nous espérons que les échanges d’expérience entre nos frères de classes de différents pays (comme la coordination des travailleurs d’Amazon en Pologne, Allemagne…) et avec Intersindical contribueront à faire émerger une véritable stratégie internationaliste de mobilisation du prolétariat pour son émancipation et la libération définitive des chaînes du salariat.

São Paulo – Paris, 28/10/2016

La situation politique au Brésil

Pour lire le texte en entier : Situation-Brésil-juin2016

INTRODUCTION

Les événements politiques qui se sont produits à un rythme accéléré au Brésil,[1] dans un contexte de tension marquée par la polarisation entre ceux qui étaient pour l’impeachment de Dilma Rousseff et ceux qui appuyaient le gouvernement PT, sont des manifestations visibles aussi bien de la crise économique qui frappe le pays depuis quelques temps, que de la recherche par les différentes fractions de la bourgeoisie[2] d’une expression politique plus adéquate pour la représenter au sein de l’Etat dans la situation actuelle.

Ce changement d’attitude de la majorité des fractions de la bourgeoisie vis-à-vis du gouvernement actuel montre de manière éloquente que pour elle le gouvernement de Dilma n’est plus un “bon” gouvernement. Mais, du point de vue de la bourgeoisie, que serait un “bon” gouvernement dans une situation idéale ? La réponse coule de source : ce serait un organe capable de permettre à l’ensemble de la bourgeoisie de gouverner, de garantir la tranquillité des affaires et l’ordre social sur le plan interne, et notamment de s’assurer du soutien du prolétariat, de présenter un visage fort et assuré sur le plan externe, de garantir la sécurité des frontières (bref de défendre les intérêts impérialistes du Brésil) et de favoriser la production du maximum de plus-value, y compris en faisant de la lutte des classes un facteur de rationalisation et de développement de la production capitaliste. Cette situation idéale présuppose que tout ceci se déroule dans une phase d’expansion de l’accumulation qui favorise des relations sociales plus “malléables” et fluides et évite l’éruption de conflits importants. Cependant, le meilleur gouvernement bourgeois – “meilleur” du point de vue bourgeois, évidemment – ne peut pas étouffer la lutte des classes ni les contradictions et les conflits de pouvoir qui se manifestent dans la société.

Les diverses fractions de la bourgeoisie entrent en concurrence pour la production et la répartition de la plus-value produite, qui se décompose notamment en profit, intérêt, rente et impôts. Au sein de cette concurrence, les capitalistes industriels peuvent s’opposer aux propriétaires fonciers, les industriels aux capitalistes du commerce, la bourgeoisie à l’Etat ; les orientations du développement industriel peuvent amener différentes branches à s’opposer entre elles, comme par exemple les lobbies du transport routier face à ceux du transport ferroviaire ou fluvial. L’ouverture et l’expansion de marchés, les outils pour faciliter l’installation d’entreprises, les recours aux crédits sélectifs pour favoriser certains secteurs de l’économie ayant un fort pouvoir de lobbying auprès du gouvernement, etc. sont des mesures politiques qui indiquent le rapport de forces entre fractions bourgeoises, et ses manifestations à travers les représentations (partis) politiques au sein de l’Etat. Naturellement, le puissant antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat est toujours présent et s’exprime de manière plus ou moins aigue selon les circonstances. Pour les fractions de la bourgeoisie, la question est celle de la production du maximum de plus-value et de sa répartition, pour le prolétariat il s’agit, sur le plan immédiat, de résister à une exploitation qui tend à être toujours plus importante[3].

Ainsi, le “bon” gouvernement pour la bourgeoisie, est celui qui arrive à maintenir, au milieu de tout cela, les équilibres et la paix sociale. En revanche, les intérêts du prolétariat révolutionnaire sont, eux, totalement inverses. Il a tout intérêt à ce que l’Etat bourgeois se trouve affaibli, que les partis qui représentent les différentes fractions de la bourgeoisie s’affrontent entre eux et se trouvent dans une situation de grande faiblesse pour assurer la conduite des affaires publiques d’un “bon” gouvernement. Le prolétariat, par conséquent, ne peut rester indifférent à l’évolution de la représentation politique du camp bourgeois et à ses difficultés, car elles lui sont favorables. Pour cette raison des événements comme ceux qui secouent le Brésil depuis bientôt deux ans méritent une analyse circonstanciée, du point de vue des intérêts du prolétariat, ce qui ne veut pas dire que ce dernier ait – dans le cas particulier [4]– à apporter son soutien à l’un ou l’autre camp.

Comme nous l’avons déjà dit il y a 15 ans dans notre texte d’analyse sur le “18 Brumaire”,[5] si la lutte des classes détermine les évolutions des partis, alors l’étude de cette évolution constitue un indicateur, même grossier, des tendances de la lutte des classes ou du moins des relations entre les classes. Comme les classes sociales (en y incluant évidemment le prolétariat) doivent être représentées au sein de la société, on peut reconnaître, sous la surface immédiate des phénomènes, les tendances aux bouleversements plus profonds entre les diverses fractions de la société, qu’elles se situent dans le camp bourgeois ou dans le camp prolétarien. Quant au prolétariat, même lorsqu’il ne dispose pas de son expression politique, de son parti de classe autonome et opposé à tous les autres partis de la société, il continue à exister et à s’exprimer politiquement, même sous une forme contradictoire et non révolutionnaire.

Au Brésil, particulièrement au cours de ces dernières années, différentes fractions de la bourgeoisie pressées par les difficultés issues de la crise mondiale de 2008-2009 s’efforcent d’arriver à un accord général sur le plan politique afin de déloger le PT du pouvoir. Ces derniers temps, alors que le Brésil retrouve une crise que le PT a tenté de juguler et a réussi à différer pendant quelques années, la dispute devient d’autant plus féroce que la concurrence entre les fractions de la bourgeoisie s’avive du fait de la baisse brutale du taux de profit. Ce mouvement a commencé à se manifester ici et là depuis la mi-2012, via des frictions au sein du Congrès national (Chambre des députés et Sénat fédéral)[6].

Nous ne chercherons pas ici à rappeler et analyser dans le détail l’évolution de ces expressions politiques, tant celles du camp bourgeois que celles du camp prolétarien, qui finirent par déboucher sur les événements actuels au Brésil, ni à raconter sur le mode journalistique et à chaud les derniers événements qui agitent le pays et évoluent rapidement à mesure des péripéties du long processus de destitution[7] et de ses conséquences politiques. Ce qui nous intéresse c’est de commenter deux liés à ces phénomènes :

  • la crise économique actuelle
  • la possibilité que les fractions de la classe bourgeoise forment un gouvernement capable d’assurer pour quelque temps la “paix politique et sociale” pour la libre exploitation de la classe prolétarienne, capable d’étouffer pendant quelques temps les revendications économiques et sociales du prolétariat, fortement touché par la crise économique.

Le principal défi posé à un tel gouvernement est de pouvoir compter sur l’appui d’une partie significative du prolétariat, car comme le disait déjà Engels, “la bourgeoisie a appris qu’elle ne parviendrait jamais à dominer politiquement et socialement la nation, autrement qu’avec l’aide de la classe ouvrière.” (Préface de 1892 à la réédition de “La situation de la classe laborieuse en Angleterre”, Editions sociale, p. 393)

[1] Rappelons, pour le lecteur francophone, que le Brésil est une république fédérale, à l’image des Etats-Unis. Le libellé exact de l’Etat est « République Fédérative du Brésil ». On a donc un niveau de gouvernement état par état, et le niveau fédéral représenté par le gouvernement central et les chambres haute et basse.

[2] Avec le développement du mode de production capitaliste, se développent des formes sociales de propriété (sociétés par actions, holdings, etc.) et les différences entre capitalistes et propriétaires fonciers tendent à disparaître, de manière plus ou moins affirmée en fonction du développement des rapports sociaux capitalistes d’un pays. La classe capitaliste et la classe des propriétaires fonciers tendent, par conséquent, à se fondre entre elles, à s’interpénétrer, les uns achetant les terres et les immeubles qui deviennent propriété sociale, les autres devenant actionnaires et capitalistes. Ainsi dans ce texte nous appelons bourgeoisie ou classe bourgeoise l’ensemble des diverses fractions de l’industrie, des finances, de l’agro-alimentaire, du grand commerce, des mines, etc. Plus de détails sur cette tendance peuvent être trouvés dans notre publication : « Le marxisme en abrégé », disponible en PDF sur notre site www.robingoodfellow.info ou en livre papier sur le site www.lulu.com

 

[3] On voit aussi comment de nouveaux acteurs dans le cadre de l’activité capitaliste cherchent à influencer les états pour promouvoir leur nouveau « modèle économique ». Par exemple Uber, dans le domaine du transport urbain se présente, dans les termes de l’idéologie bourgeoise, comme une firme moderne et libérale, s’oppose à fractions de la classe capitaliste et des classes moyennes (sociétés employant des chauffeurs salariés, artisans chauffeurs de taxi) et ramène le salariat à une forme de travail indépendant ou de travail à domicile. De nationalité américaine à la base, la firme couvre un très large champ international, se confrontant ainsi aux législations propres de chacun des états où elle cherche à s’implanter.

[4] Mais, comme le dit Engels en 1889 dans une lettre à Gerson Trier : “Cela n’exclut pas, cependant, que ce parti puisse momentanément utiliser à ses fins d’autres partis. Cela n’exclut pas davantage qu’il puisse soutenir momentanément d’autres partis pour des mesures qui représentent ou bien un avantage immédiat pour le prolétariat, ou bien un progrès dans le sens du développement économique ou de la liberté politique. Pour ma part, je soutiendrais quiconque lutte véritablement en Allemagne pour l’élimination de la succession par ordre de primogéniture et d’autres survivances féodales, de la bureaucratie, des droits de douane, des lois de répression contre les socialistes, des restrictions au droit de réunion et d’association. »

[5] Cf. “Notes sur le Bonapartisme. A propos du « 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte »”, de Juin 2001, accessible sur notre site

[6] Nous ne distinguerons pas, dans ce texte les poids des représentations politiques et des lobbies des fractions de la bourgeoisie au sein du Parlement comme indicateur grossier de la lutte des classes, bien qu’il soit notoire qu’à la Chambre des Députés prédominent de loin les intérêts personnels les plus mesquins et les chasses gardées au sein du système de coalitions entre les partis. La grande masse des députés s’exprime peu ou pas du tout, appuyant ses leaders qui expriment politiquement les intérêts de ces fractions. Au Sénat fédéral, le mouvement des partis politiques, du fait du mode d’élection, tend à indiquer déjà de manière plus fine les intérêts des différentes fractions bourgeoises.

[7] Sur le modèle américain, les brésiliens désignent par l’anglicisme « impeachment » la procédure de destitution prévue par la Constitution. Nous le traduirons systématiquement ici par « destitution ».

Retrait sans conditions de la « Loi Travail » ! Et après ?…

La bourgeoisie française et les gouvernements qui, de droite comme de gauche, défendent les intérêts du capital, n’ont désormais plus d’autre choix que d’attaquer plus durement le prolétariat et de le dépouiller des « acquis » qui ont permis d’acheter une relative paix sociale durant les soixante dernières années. Les prolétaires espagnols, italiens, grecs, anglais, allemands… pour ne parler que de l’Europe, ont déjà eu à subir ce type d’attaques, à coup de nouvelles lois sur le travail, de baisse des salaires et des pensions, de réduction des services publics et sociaux. La France est un gros morceau, puisque, représentant 1% de la population mondiale, elle concentre 15% des transferts sociaux mondiaux. Ramener la France au niveau de l’Espagne ou même de l’Allemagne (travail jusqu’à 67 ans, salaires de quatre €uros de l’heure, temps de travail augmenté…) ne pourra pas se faire sans réactions, et la bourgeoisie française en est bien consciente.

C’est pourquoi, face à cette crainte, le gouvernement a longtemps louvoyé en testant (ANI, Loi Rebsamen, Loi Macron…) des dispositifs favorables au patronat, et a déjà reculé partiellement devant la – pourtant relativement faible – mobilisation de mars et avril. Toute une batterie de lois se met en place en parallèle, à l’hôpital, dans les transports, visant également à accroître les conditions d’exploitation. Mais, que ce soit ce gouvernement ou le suivant, ils chercheront de toutes les façons à prendre les mesures qui s’imposent dans une situation de concurrence accrue à l’échelle internationale et qui s’est aggravée avec la crise de 2007-2009 (une prochaine crise majeure de surproduction pouvant être attendue pour la fin de la décennie).

Le déclin relatif des plus vieilles nations capitalistes, concurrencées par de plus jeunes et malmenées régulièrement par des crises de surproduction dont la tendance est à l’aggravation, conduit la bourgeoisie à faire payer l’addition à ceux qui n’ont pas d’autres ressources que de se vendre pour survivre, aux producteurs, aux prolétaires. C’est tout l’enjeu des attaques actuelles, qui dépassent donc de loin le seul dispositif de la loi El-Khomry, même si celle-ci annonce directement la couleur et donc achève de faire tomber les dernières illusions sur les alternatives « de gauche » à l’austérité capitaliste. Derrière le mouvement actuel, il y a aussi la tentative de recomposer un camp de « gauche » dans la perspective de l’élection présidentielle. C’est un piège. Déjà à la fin du mouvement défait contre la réforme des retraites en 2010 on entendait dans les cortèges : « rendez-vous en 2012 ». On sait ce qu’il en est advenu.

Prétendre que tout ceci est la faute de « la finance », « de l’Europe », « de l’Allemagne »… en appeler au protectionnisme et aux solutions locales est pire qu’une illusion, c’est un moyen d’entraîner la classe ouvrière sur les chemins du chauvinisme, de la collaboration de classe, et finalement, de la guerre.

Mais le seul retrait de la loi El Khomry et des autres lois ne changerait rien sur le fond. Déjà, avec le code du travail actuel, les contrats précaires, les boulots déclassés, les stages sous-payés, l’arbitraire dans les boites, le temps partiel subi, les contraintes horaires, la pression sur les salaires, l’allongement de la durée du travail sont le lot quotidien de millions de prolétaires. La dégradation des services publics de transport et de santé empire encore les conditions de vie de la majorité des travailleurs. Mais cela ne suffit pas pour le patronat, qui exige d’avoir les coudées plus franches pour accentuer encore ce mouvement et faire tomber tous les garde-fous.

Ce faisant, il est parfaitement dans son rôle. Est-ce que le prolétariat est dans le sien ?

Malheureusement pas assez. Il ne suffira pas d’obtenir, si cela arrive, le retrait de la loi El Khomry ; il faut arriver à organiser à partir du lieu de travail et des quartiers une dynamique qui aille au-delà de la riposte aux attaques ; qui remette en cause la logique même du capitalisme qui cherchera toujours à accroître l’exploitation en employant tous les moyens de droit (d’où le rôle de l’Etat pour changer les lois) et de contrainte (chantage à l’emploi, pressions sur les travailleurs, méthodes musclées de « management », répression amplifiée de la lutte de classe …). Pour conserver et améliorer sa place dans la concurrence internationale, la bourgeoisie française est prête à tout. De prolongation en prolongation, l’état d’urgence est devenu permanent et les militaires sont à pied d’œuvre en cas de besoin. La répression des manifestations de rue atteint d’emblée un niveau élevé, et les poursuites contre les militants ouvriers et syndicalistes se multiplient. Et ce n’est pas avec des manifestations espacées, sans mouvement de grève réel dans une majorité d’entreprises, et dans le ron-ron syndical qui a déjà montré son efficacité…dans la démobilisation en 2003, 2010… que la tendance pourra s’enrayer.

En face, il nous faut renouer avec les traditions les plus vigoureuses du mouvement ouvrier international ; viser non pas l’aménagement de la société capitaliste comme le veulent tous les critiques et même les « anticapitalistes » d’opérette, mais sa destruction totale. C’est-à-dire commencer par se réapproprier les moyens de production et d’échange en expropriant les capitalistes, en détruisant la propriété privée, en centralisant les petites entreprises, en arrêtant les branches de production inutiles et en réaffectant des moyens de travail aux secteurs délaissés parce que considérés comme « non rentables » – du point de vue du capital dont l’unique motivation est d’extorquer le maximum de plus-value au prolétariat -, en généralisant le travail productif à l’ensemble de la société, tout en réduisant de manière drastique le temps passé au travail, pour permettre à chacun de participer aussi à la gestion collective de la société et aux activités libres.

Mais pour cela, il ne faut rien moins qu’une révolution communiste, suffisamment puissante pour renverser l’Etat de la bourgeoisie et constituer une république du Travail, qui ne se situe pas à l’échelle d’un seul pays, mais possède d’emblée une dimension internationale

Utopie ? Certainement pas plus que de penser que les politiques actuelles – qu’elles soient d’inspiration réformiste, libérale ou protectionniste-souverainiste – apporteront une quelconque amélioration à notre sort et empêcheront le cours à la guerre qui s’ouvrira inéluctablement avec l’aggravation des crises et l’exacerbation de la concurrence internationale.

Le prolétariat n’a pas d’autre choix que de reconstituer ses organes de classe, de s’unifier à l’échelle internationale en créant un parti prolétarien révolutionnaire distinct et opposé aux autres partis, y compris ceux qui se réclament de manière frauduleuse de « l’anticapitalisme », et de se préparer à conquérir le pouvoir politique

Seule l’abolition du salariat et de la propriété privée des moyens de production et d’échange constitue une véritable rupture, radicale, avec le capitalisme.

Dans l’époque actuelle, grosse d’une colère que les appareils bureaucratiques, politiques et syndicaux font tout pour étouffer, que des mouvements dits « citoyens » font tout pour détourner, il faut commencer par combattre le saucissonnage des conflits délibérément organisé par les syndicats, et pour cela systématiser les contacts entre entreprises, métiers, professions et avec les chômeurs et travailleurs précaires ; créer, sur les lieux de travail, dans les quartiers, des organes de discussion et de lutte : comités de grèves, comités de luttes, assemblées générales souveraines dont les élus sont révocables.

Nous n’avons pas d’autre choix.

Tract_LoiTravail_Rgf

Le piège de « l’unité syndicale »

Au moment où s’annonce une offensive majeure contre les prolétaires, la CGT lance l’initiative d’une « intersyndicale ». Rappelons le rôle néfaste que celle-ci a joué lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2010, en alignant toutes les positions sur le « moins-disant » et en bloquant toute radicalisation possible au nom de « l’unité ».

Nous présentons ici un extraite de notre texte de bilan de ce mouvement, écrit en 2011. Quoiqu’il se passe dans les prochaines semaines, seule l’auto-organisation des prolétaires au sein de comités de grèves, d’assemblées générales souveraines, d’organes regroupant des syndiqués et non-syndiqués, ouverts aux chômeurs et aux sans emplois, aux précaires et décidés à poser résolument la question de la rupture avec les rapports sociaux capitalistes peut fournir un cadre de lutte prometteur pour l’avenir.

Extrait :

« Anticipant le réveil massif d’une opposition en sommeil – que les échecs des démonstrations syndicales du printemps n’avaient fait qu’exacerber – les principaux syndicats français, pour maîtriser le mouvement revendicatif à venir, choisirent de s’organiser en intersyndicale.
C’est en effet la forme d’organisation la plus conforme à l’objectif de représenter l’océan de mécontentements que la politique sociale de ce gouvernement n’avait cessé d’alimenter.
Cette apparente concession au besoin d’unité et de force, même venant de la part ceux qui avaient si misérablement conduit les mouvements passés à la démonstration de leur impuissance, était la condition pour posséder une incontestable légitimité à diriger les luttes de l’automne français que tout annonçait massives.
Cette direction d’apparence unitaire était ainsi conforme à la hauteur non seulement de l’enjeu social (augmentation du temps de travail, baisse des pensions, diminution de l’espérance de vie), mais elle apparaissait de plus aux yeux de tous comme favorable dans son principe à l’explosion d’une riposte massive, condition sine qua non d’une victoire espérée depuis si longtemps, ceci à condition que l’unité ne reste pas un but en soi comme elle l’avait été en 2009, mais serve de moyen pour entraîner l’ensemble du mouvement vers un développement plus radical. Mais ce n’était évidemment l’intérêt d’aucune de ces centrales regroupées dans cette unité surprenante à plus d’un titre et qu’il convient d’analyser ici.
Tout d’abord rappelons que sur l’essentiel, le rejet de cette réforme, la position des directions syndicales n’était pas homogène et que toutes étaient favorables à une réforme pénalisant le prolétariat. Même la direction CGT qui s’est prétendue tout au long du mouvement comme LA centrale d’opposition la plus résolue au Gouvernement, éditait des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Pour une réforme plus juste ». Quant aux autres telles que la CFDT, qui s’inscrit dans une stratégie assumée de collaboration de classe, il était de notoriété publique qu’elles jugeaient cette réforme nécessaire, idem pour FO et consorts qui, avec leur projet de grève générale, se voulaient distincts de la mollesse des grandes confédérations mais qui piaffaient d’impatience en attendant de s’asseoir autour d’une table de négociations.
Les directions de la CFDT de la CFTC ou de la CGC voire de l’UNSA s’inscrivaient donc dans le mouvement revendicatif par pur opportunisme, par crainte notamment d’être marginalisées par un mouvement que tout annonçait être de très grande ampleur. Or qui dit : « réforme nécessaire » dans le contexte économique actuel dit nécessairement : « restrictions sévères des niveaux de vie des travailleurs » car c’est pour le capital la seule source de renouvellement du profit. Cela aussi tout un chacun l’avait parfaitement compris dès la crise financière de 2008.
Du côté du pouvoir, la stratégie fut celle du refus buté de négocier, même des miettes pour calmer le jeu, ce qui ne pouvait qu’encourager la détermination des manifestants à accroître leurs moyens de pression sur le gouvernement. En effet, ne pas entendre les masses tout en s’empressant de lécher les bottes des grandes fortunes apparût dans le pays comme un affront particulièrement culotté à l’esprit de justice sociale propre à l’idéologie bourgeoise française de la fin du XX° siècle.
Tout au long du mouvement, cette direction de l’intersyndicale fût peu contestée, même si concrètement à travers d’innombrables expressions individuelles ou de petits groupes locaux qui se fondaient sur les expériences passées, lesquelles démontraient à qui mieux mieux la connivence syndicats/gouvernements, se manifestait une conscience critique diffuse et le refus d’être promenés dans des manifestations randonnées par les directions syndicales. Même au moment de la plus forte contestation de la stratégie de l’intersyndicale, autour de son refus à appeler à la grève générale illimitée, aucune des formations bénéficiant d’une audience nationale ne se risqua à promouvoir ce mot d’ordre en opposition aux décisions de l’intersyndicale qui se bornait à renouveler les appels à de grandes manifestations à la tête desquelles elles caracolaient munies de simples logos publicitaires de leur boutique, à défaut de mots d’ordre plus substantiels et plus radicaux politiquement.
Et pour nous expliquer la limitation apportée aux revendications, nous ne croirons pas à la fable qui nous fût servie au plus fort du mouvement, en arguant que la CFDT se retirerait de l’intersyndicale si celle-ci reprenait le mot d’ordre de grève générale illimitée que de nombreux manifestants exigeaient. Le maintien à ce prix d’une unité de façade, aurait été de plus une grave erreur stratégique car dès lors que l’intersyndicale n’aurait plus été le symbole de l’unité des travailleurs au plus haut de son mouvement, cette unité se serait créée ailleurs, par nécessité, sans la CFDT et tous ceux qui craignaient de développer la force politique potentielle du mouvement revendicatif.
Non, la raison profonde du maintien de cette unité réside dans la nécessité absolue de maîtriser un mouvement qui, en l’absence d’une direction auto proclamée, se serait nécessairement doté d’une direction en adéquation avec ses objectifs et sa puissance : mettre en échec le gouvernement en le forçant à reculer sur cette réforme avec derrière soi une opinion majoritairement favorable à son succès. D’ailleurs la même CFDT qui, début octobre, se livrait à cet odieux chantage appela ses syndicats de routiers à peine quelques semaines plus tard à mener des opérations de blocage des routes montrant là un radicalisme de forme qui ne parvint cependant pas à faire oublier sa duplicité.
De même la CGT n’eût pas de mal à trouver des ouvriers pour se lancer dans des grèves longues et isolées tant leur colère était tenace. Ce fût le cas entre autres des ouvriers des raffineries qui assumèrent une nouvelle fois une grève longue et désespérée qui, si elle ne pût certes pleinement satisfaire les besoins de généralisation de la grève à toutes les branches de production du pays, servit de modèle de combativité et de courage en incarnant notamment la tentative d’un « blocage de l’économie », objectif qui s’était répandu dans tous les esprits.
Malgré ce modèle de combativité, pour l’intersyndicale et le gouvernement l’essentiel était sauf : la grève ne se sera pas généralisée. Usant du subterfuge devenu classique en France, dans les transports en commun principalement, consistant à faire passer l’arrêt de travail d’un secteur stratégique pour une tentative syndicale de généralisation de la grève, et qui est dans les faits son exact inverse puisque pour l’essentiel l’empêchement de travailler ne relève pas d’une volonté de se battre pour les travailleurs contraints de ne pas se rendre au travail bien que cela leur coûte autant, l’intersyndicale pût se mettre à la remorque de ces modèles de combativité pour redorer son blason et apparaître idéologiquement radicale bien qu’elle fit tout pour ne pas généraliser la grève au moment le plus opportun. L’essentiel était de circonscrire la grève à un secteur quitte à présenter sa lutte comme une délégation de l’intérêt général. »

TEXTE A LIRE SUR NOTRE SITE www.robingoodfellow.info

Il y a 10 ans, le mouvement contre le CPE

« Lille, 4 Avril : 60 000 personnes dans les rues.
Lille, 11 Avril : 2 000 manifestants.
Au plan national, c’est de plus de 2 millions à 40 000 que le nombre de
protestataires a chuté.
Ce reflux brutal, cet évanouissement subit du mouvement, cet éclatement d’une « bulle »
protestataire comme on parle de « bulle » financière ou immobilière, mérite à lui seul une analyse et au-delà c’est le mouvement tout entier de Mars 2006 qui doit faire l’objet d’un commentaire. »
Pour relire notre analyse de l’époque : « Cherche mouvement social… »

Tract du comité interpro Paris-Est diffusé le 2/12 devant le tribunal de Bobigny (procès Air France)

 

Inculpations des ouvriers d’Air France.
Intimidations, répression policière, tribunaux, état d’urgence : la bourgeoisie, par peur du prolétariat, se donne tous les moyens pour se prémunir d’une réaction d’ensemble des travailleurs.

En faisant donner sa police au petit matin du 12 octobre pour arrêter des militants ouvriers et syndicaux d’Air France, comme des mafieux et en en donnant la plus grande publicité médiatique, le gouvernement espère avoir fait une démonstration de force et décourager toute velléité de résistances aux attaques anti-ouvrières.
Il montre ainsi la peur qu’il a de voir tous les mécontentements, la rage et les frustrations accumulées lui exploser au visage. Si quelqu’un avait encore des doutes sur le fait que ce gouvernement ne fait que défendre les intérêts du capital, il trouvera dans l’attitude de Valls de quoi les effacer.
Tous les gouvernements européens prennent des mesures drastiques pour mener à bien ce qu’ils appellent des « réformes ». Le but est de faire payer au prolétariat la remise en cause de la hiérarchie mondiale des nations bourgeoises du fait de la montée en puissance de nouveaux concurrents (et qui revient à accroître l’exploitation de la classe ouvrière). L’Etat français a étalé les attaques et doit maintenant rattraper son retard…
La classe ouvrière allemande a eu droit au programme Hartz4 du social-démocrate Schröder dès le début des années 2000 ; la classe ouvrière anglaise a subi les attaques de Blair dont Cameron est le digne rejeton, lui qui, encore tout récemment a inscrit des limites au droit de grève ; l’italien Renzi, social-démocrate a imposé le job acts et les conservateurs grecs et espagnols ont imposé des cures d’austérité draconiennes poursuivies aujourd’hui par Syriza en Grèce et demain par Podemos en Espagne. Partout, en plus des mesures économiques, une répression féroce s’abat sur les travailleurs et des lois liberticides restreignent le droit de manifestation, le droit de grève, tous ces éléments conquis de haute lutte par le mouvement ouvrier international et toujours plus rognés et remis en cause.
Alors pourquoi le gouvernement Hollande-Valls ne remet-il pas en cause frontalement les 35 heures et les lois sur le temps de travail, préférant les grignoter à coup d’autorisations de travail du dimanche ou en donnant plus de latitude aux entreprises pour négocier le temps de travail et les salaires (volet flexibilité de la loi ANI) ? Jusqu’à présent, il a louvoyé, en créant des lois-fleuves incompréhensibles (la loi Macron) pour y enclore précieusement des éléments-clés visant à détruire le Code du travail.
C’est que la bourgeoisie est toujours dans la hantise d’une résurgence de la lutte de classes. Comme le disait Sarkozy (interview au Monde en 2009) « les Français ont guillotiné le roi », « au nom d’une mesure symbolique, ils peuvent renverser le pays ». Et si la bourgeoisie a peur de son histoire passée, elle a en plus la haine féroce des révolutions ouvrières qui ont suivi (1848, La Commune…).
Oui, tous ces dirigeants, les patrons et leurs fidèles commis de l’Etat, tous partis confondus ont une trouille bleue de la colère ouvrière. Qu’une bousculade à la sortie d’un CCE occasionne les réactions que l’on a vues en dit long sur le degré d’inquiétude du pouvoir.
Depuis 20 ans, notre classe a accumulé défaite sur défaite, parce qu’elle ne connaît pas assez sa force, ni sa capacité à se mobiliser. Les centrales syndicales et les intersyndicales sont passées maîtresses dans l’art de noyer les luttes, de les fractionner, de les diriger vers des objectifs qui n’ont aucune chance de permettre la généralisation et l’unification des luttes, seul moyen de défendre nos intérêts et de battre en brèche ceux de la bourgeoisie et de son Etat. De manifestations promenades en « journées d’action » bidon, c’est un sentiment de découragement, de résignation qui a frappé la classe ouvrière.
En reprenant confiance dans nos capacités d’organisation, à la base, dans des comités de lutte, des assemblées générales souveraines, et surtout en élargissant les luttes à toutes les catégories d’une même entreprise, aux sous-traitants, aux entreprises du même secteur et des autres secteurs, nous arriverons à une mobilisation capable de faire reculer le pouvoir sur ses intentions de « réforme » et sur la répression, comme celle qui frappe les salariés d’Air France après de nombreux autres exemples : Continental, Goodyear, procès en Gironde en Octobre, 14 militants CGT convoqués au commissariat à Toulon le 6 novembre, aspersion de lacrymogènes sur les infirmier(e)s en manifestation le 22 octobre…
Avec l’état d’urgence, c’est la liberté de manifester, de se réunir qui sont condamnées, c’est la possibilité de perquisitionner n’importe qui n’importe où y compris sur les lieux de travail (branche cargo d’Air France le 18/11).
Organisons-nous contre la répression du mouvement ouvrier, et pour l’arrêt de toutes poursuites et sanctions contre les travailleurs d’Air France et tous ceux poursuivis pour avoir lutté !
Tous ensemble, obtenons la réintégration de tous les travailleurs licenciés pour faits de grève ou de révolte ouvrière !
Face à l’ignominie du patronat, il faut que la colère du monde du travail s’exprime en masse pour couper enfin le mal à la racine : cela ne passera évidemment pas par de simples bouts de papier dans les urnes de la mystification « démocratique » du « suffrage universel » et encore moins avec des fleurs.
Seule une mobilisation massive, interprofessionnelle, inter-boites, avec des manifestations communes, une organisation qui nous soit propre, des réseaux de discussion et de communications entre boites en grèves, comités de luttes, initiatives dans les quartiers nous rendra forts. Pour cela, pour nous organiser, le droit de nous réunir, la liberté de manifester, de nous exprimer est aussi indispensable que l’air qu’on respire ! Si l’on ne veut pas se laisser laminer et réprimer, il faudra en découdre !
Aucun soutien à l’Etat, qui nous entraîne dans ses barbaries guerrières et nous licencie !
Levée de l’état d’urgence !
POUR EN DISCUTER ET ORGANISER LA RIPOSTE : RÉUNION OUVERTE MERCREDI 2 DECEMBRE A 18 HEURES 30
BOURSE DU TRAVAIL, 2, rue du Château d’Eau (10°)- SALLE LOUISE MICHEL
METRO REPUBLIQUE
Comité interprofessionnel Paris-Est, 24 novembre 2015
Contact : nord.est.paris@gmail.com

Turquie : douze jours qui ont reposé la question de l’autonomie ouvrière

La question syndicale à l’échelle internationale. Une analyse du groupe Mouvement communiste.

http://mouvement-communiste.com/documents/MC/Leaflets/BLT1509FRVF.pdf

Lignes de force

Capture d’écran 2015-09-13 à 20.45.19

Bulletin n° 8 du Mouvement Communiste/Kolektivně proti Kapitălu, du 7 septembre 2015.

La révolte des ouvriers contre le syndicat jaune Türk Metal censé les représenter, a, contrairement aux attentes des patrons, contribué au mouvement de grève qui a quasiment arrêté toute l’activité de l’industrie automobile turque durant deux semaines. Malgré la croissance rapide du secteur, qui a bénéficié d’investissements massifs des constructeurs européens, les ouvriers ont encore des salaires bas par rapport aux ouvriers d’Europe et subissent des conditions de travail parmi les plus dures en Europe. Une situation qui semblait verrouillée par le monopole de représentation d’un syndicat aussi lié à l’État qu’aux entreprises du secteur. […]

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Pour télécharger le bulletin de six pages au format pdf.

Voir l’article original

Telefonica – Un bilan de la grève

Présentation

Nous publions ici la traduction en français d’une tribune publiée sur le site espagnol : https://www.diagonalperiodico.net/la-plaza/27290-la-huelga-se-demuestra-parando.html le 16 juillet dernier. Les auteurs reviennent sur la dynamique qui a permis la mobilisation et rendent compte de la difficulté à unifier différentes couches prolétaires que l’évolution même de la grande entreprise capitaliste a séparé en de multiples entités. Si les syndicats « officiels » ne font rien pour dépasser cette situation, il ne faut pas attendre mieux des petits syndicats dits « alternatifs » qui ont cherché, de leur côté, à profiter de la grève pour renforcer leur position. Le chemin de l’unité de la classe prolétarienne est difficile, surtout dans une situation historique où le combat avait été totalement déserté par les organisations syndicales et où la bourgeoisie multiplie les attaques, y compris la répression contre les travailleurs.

Dans un communiqué publié le 7 septembre (http://teleafonica.blogspot.fr/2015/09/reunion-de-comites-de-empresa-de.html) à la suite d’une réunion des comités à Barcelone, la coordination écrit :

« Nous avons également commenté la nécessité, pour la « marée bleue » (1) de se constituer en syndicat, avec les mêmes attributions qu’une organisation syndicale, mais nous voyons que c’est un processus encore débutant et de plus nous ne souhaitons pas que ceci soit interprété comme une volonté de compétition dans l’espace syndical avec d’autres organisations syndicales ; il s’agit de jouer un rôle catalyseur et de rassemblement des différents sigles et courants syndicaux partisans de la mobilisation pour changer les choses de manière substantielle. Ainsi, pour le moment, nous ne forcerons pas le pas pendant le mois qui vient. »

Selon notre vieux mot d’ordre, « L’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même » et il est très important que des travailleurs qui ont mené une grève longue et dure en affrontant aussi bien les syndicats aux ordres (ici l’UGT et les CC.OO), le patronat que l’Etat et sa répression anti-syndicale (une récente étude de la Confédération Syndicale Internationale a pointé l’Espagne comme un des pays du monde où les droits syndicaux ont le plus reculé ces dernières années), prennent en charge le besoin d’organisation durable pour construire un rapport de forces qui débouche sur une défense ferme des intérêts du prolétariat.

Mais ceci ne pourra pas se faire en se limitant à une seule branche de production (les télécommunications), même si elle représente un secteur développé du prolétariat. D’une part parce que l’évolution de la branche a renvoyé une partie des prolétaires vers un statut de « travailleurs indépendants », d’autre part parce que tout enfermement dans une corporation donnée est mortifère, et ensuite parce que les enseignements de la lutte des travailleurs de Telefonica sont transposables à d’autres secteurs qui pratique la cascade de sous-traitance comme le transport, le bâtiment… Les ex-grévistes de Telefonica auraient tout intérêt à ouvrir leurs comités de lutte à d’autres secteurs et à commencer à fédérer les réactions des prolétaires à l’accroissement considérable de l’exploitation dont ils font l’objet.

De ce point de vue, l’expérience brésilienne du mouvement « Intersindical« , qui développe depuis des années, de manière systématique, opiniâtre, décidée, un mouvement syndical défendant les intérêts de classe en dehors de tout compromis avec le patronat et l’État, et en luttant contre les syndicats jaunes vendus au pouvoir (CUT, Força sindical…) est un exemple à faire connaître aux ouvriers d’Europe.

Si certains phénomènes révélés par la grève des sous-traitants de Telefonica s’avéraient significatifs de l’évolution du mode de production capitaliste dans les pays aujourd’hui els plus développés, ils mériteraient une attention toute particulière.

Telefonica employait en Espagne plus de 80 000 salariés dans les années 90. Il avait alors le monopole des télécommunications. Aujourd’hui il emploie moins de 30 000 salariés. Dans le même temps, l’entreprise s’est implantée dans une vingtaine de pays et emploie à l’échelle mondiale plus de 120 000 salariés. L’entreprise devenue multinationale n’a cessé d’accumuler le capital et d’accroître le nombre des salariés qui dépendent d’elle directement. Cela témoigne d’un processus de concentration et de centralisation du capital. Le développement de Telefonica à l’échelle mondiale s’est notamment fait par le rachat d’entreprises en s’appuyant notamment sur les profits de monopole qu’il a su relativement bien maintenir – même s’ils s’érodent continuellement – appuyant ainsi sa réorientation stratégique.

Ce type de stratégie, Telefonica n’est pas le seul à l’avoir suivi ; France Telecom dont le chiffre d’affaires mondial est plus petit que celui de Telefonica a suivi un chemin similaire.

Donc, si à l’échelle mondiale, concentration et centralisation du capital continuent leur progression, il n’en va pas même en Espagne où les effectifs ont diminué drastiquement. Outre l’arrivée de nouveaux concurrents (notamment dans la téléphonie mobile et l’Internet) qui érodent les parts de marché de Telefonica et les restes de son monopole, les gains de productivité qui diminuent le temps de travail nécessaire pour nombre d’activités et qui sont autant de facteurs qui limitent le nombre d’emplois directs ou indirects dépendant du chiffre d’affaires de Telefonica, l’entreprise a eu recours à la sous-traitance des activités liées à l’installation et au branchement des clients.

Cette sous-traitance, compte tenu des prix de premier niveau (les prix accordés par Telefonica aux entreprises de premier rang avec qui elle contracte) supposerait des entreprise sous-traitantes extrêmement productives (ou des entreprises délocalisées dans des pays où le niveau général de la productivité du travail est plus bas et avec elle la valeur des marchandises telle qu’elle s’exprime sur le marché mondial[1]) pour espérer obtenir un profit en rapport avec le profit moyen obtenu par les divers capitaux. Comme ce haut niveau de productivité n’est pas réellement atteignable, il s’agit d’activités de services matériels (chaque client local est à la fois un cas général et un cas particulier) avec une très grande part de main d’œuvre, l’organisation de la sous-traitance, sous le regard bienveillant de Telefonica et de l’Etat, a évolué vers une pyramide de sous-traitance avec schématiquement trois niveaux. Les sous-traitants contractants au premier rang, des entreprises sous-traitantes de deuxième rang, contractant des précédents. Ces sous-traitants sont encore des entreprises exploitant des salariés ; les premières étant généralement d’une taille supérieure aux autres. Enfin, avec le troisième niveau de sous-traitance on trouve une kyrielle de très petites entreprises composées de travailleurs indépendants qui n’emploient que très peu ou pas de salariés permanents.

Avec le développement significatif de ces petites entreprises composées d’un travailleur indépendant ou sans salariés permanents, nous constatons un processus inverse à celui observé à l’échelle mondiale.

Le développement des petites (moyennes) entreprises et a fortiori si elle s’accompagne de la dissolution du salariat sont une des modalités par lesquelles passe le déclin relatif des pays capitalistes aujourd’hui les plus développés. En règle générale[2], plus l’entreprise est petite, plus la valeur ajoutée par salarié est faible. Depuis longtemps la classe politique s’enthousiasme pour la petite et moyenne entreprise qui serait désormais la seule à créer des emplois. Quant au travail indépendant, il a l’énorme avantage d’échapper aux contraintes que posent encore les lois sur les salariés. Ici, la durée du travail n’a pas de limites, les conditions de travail et la sécurité peuvent être quelconques, le revenu peut baisser sans retenue.

Il se reforme donc une classe hybride qui n’est plus prolétaire au sens strict du terme (elle n’est plus salariée par le capital) mais dont l’histoire comme la sujétion en général à un seul donneur d’ordre conduisent à des conditions d’existence inférieures à celle du prolétariat à l’instar de ce que vivent depuis toujours certaines couches de la paysannerie. Mais tandis que la paysannerie recule avec l’avancée du mode de production capitaliste, la cohorte des petites entreprises s’accroît, tandis que les différences sociales se creusent.

De ce point de vue, les grèves des sous-traitants posent bien des questions quant à l’évolution du capitalisme moderne et à la démarche pour rallier sur des objectifs strictement prolétariens ces nouvelles classes moyennes qui relèvent pour une part d’un semi prolétariat et pour une autre part de classes mieux connues (le petit patronat, la classe moyenne ancienne).

Dans la critique du programme de Gotha Marx écrivait :

« Dans le Manifeste communiste, il est dit : « De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.»

La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, – en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, – vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire.

D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même e la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que «les classes moyennes… sont révolutionnaires… en considération de leur passage imminent au prolétariat ».

De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux « une même masse réactionnaire » en face de la classe ouvrière.

Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : « Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire » ? (Marx, critique du programme du Gotha)

La question ne semble pas avoir perdu de son actualité.

[1] Et, comme nous allons le voir, ce sont les conditions de travail, de revenu et de durée du travail propres à ces pays qui vont du coup s’imposer dans les pays de vieux capitalisme.

[2] La réalité est beaucoup plus complexe et il en faut pas sacrifier au mythe de la PME tant rabâché par une certains littérature économique. Tout d’abord elles exploitent le salariat, d’autant plus férocement qu’elles doivent compenser les désavantages propres à leur faiblesse organisationnelle. En même temps, dans certains secteurs, on peut être leader mondial et être une entreprise moyenne ou petite par le nombre de salariés. L’expertise dans certains domaines est également un facteur de différenciation qui peut permettre d’esquiver la question de la taille et de la force du travail associé. Enfin, la petite entreprise a également une fonction de pionnier pour faire émerger l’innovation et le progrès technique.

—————————————————————————————————————————————

TEXTE :

La grève se prouve en arrêtant la production.

par Javier Marco López, Francesc Queralt

respectivement, travailleur chez un sous-traitant et membre du comité de grève, et travailleur et syndicaliste chez Telefónica.

Comment lutter contre l’exploitation au 21° siècle, au sein de la plus grande multinationale du pays (Telefonica-Movistar en Espagne, NDT), qui esquive toutes les lois ou les modèle à sa mesure ? Par l’unité de classe. Cette union, les techniciens des sous-traitants, sous-sous traitants et travailleurs indépendants pour Movistar l’ont réalisée par la grève. Les multinationales détruisent le personnel fixe pour leur substituer une main d’œuvre bon marché, sans droits ni représentation syndicale. Mais leur stratégie pour empêcher la lutte commune dans ce secteur n’a pas fonctionné. La spirale de la précarisation leur a explosé entre les mains sous la forme de la « révolution des échelles » (2).

Le 17 mars (2015 NDT) à Madrid, un groupe de techniciens ont convoqué, par WhatsApp, une assemblée ouverte de travailleurs sous-traitants ou indépendants de Movistar, pour se mobiliser et freiner la négociation à la baisse du contrat entre Movistar et ses sous-traitants, qui allait provoquer une baisse de revenus des indépendants et sous-traitants de 25%. Lors de l’assemblée, qui réunit presque 600 personnes, il fut décidé de convoquer une grève illimitée à Madrid contre Movistar, qui fut suivie dès le départ à 90%. La grève mobilisa différents collectifs connaissant des conditions des travail différentes, mais avec un même objectif : que Movistar et ses entreprises cessent de traiter leurs travailleurs comme des esclaves.

L’information sur Madrid se diffusa rapidement sur les réseaux sociaux. Le travail syndical réalisé auparavant et l’adéquation des objectifs de la grève avec ceux de tous les collectifs impliqués rendit possible l’extension du conflit à l’échelle nationale. Il s’établit une coordination formée par des membres de chaque province du personne des sous-traitants, sous-sous traitants et indépendants.

Malgré le rythme vertigineux de la grève – qui a rendu difficile la coordination et la prise de décisions tactiques -, de l’absence d’une caisse de résistance préalable, de la fermeture de quelques-unes des organisations appelant à la grève – qui, dans la pratique paraissaient en compétition entre elles pour recueillir les fruits de la grève – celle-ci a pris de manière solide pendant 85 jours à Madrid et 75 dans le reste du pays, en créant des assemblées qui peuvent être le germe d’une nouvelle organisation permanente.

Cette Marée bleue (2), toujours active, demande à ne pas travailler plus de 40 heures par semaine, deux jours de repos par semaine et des salaires qui ne soient pas basés sur la production et qui permettent de satisfaire les besoins vitaux – il y a aujourd’hui des techniciens qui gagnent 600 ou 800 Euros). On demande aussi que les camarades qui ont été licenciés pour être convertis en faux indépendants ou pour travailler chez les sous-sous-traitants soient réincorporés dans le personnel des dix entreprises principales (3).

Ce mouvement a été un peu « quinzemaïesque » (4) par sa spontanéité initiale, l’adoption de formes agiles de communication.

Ces conditions sont celles d’une bonne partie du monde du travail. Dans un tel contexte, comment pourrait se déclencher une grève générale ? Si le mouvement se démontre en marchant, la grève se démontre en arrêtant et affectant la production. Par conséquent, il est nécessaire que la classe travailleuse active l’appuie et que l’inactive (chômeurs, étudiants et retraités) participe aux actions de protestations et de boycotts publics proposés. La deuxième partie apparaît plus accessible, mais elle ne peut exister de manière indépendante. Sans une forte participation des travailleurs et travailleuses à la grève, la grève sociale (5) perd une grande part de son souffle et de sa légitimité face à d’éventuelles répressions. Elle apparaît aussi comme un passe-temps pour révolutionnaires professionnels.

Ceci implique que peut-être il conviendrait de reconnaître que le travail de base du syndicalisme alternatif n’est pas suffisamment développé. Ou qu’il n’avance pas dans la direction adéquate, vers la configuration d’une force mobilisatrice indépendante des syndicats officiels, ceux que l’on ne peut pas considérer comme acteurs du changement social, sans omettre pour autant que toute stratégie mobilisatrice doit impliquer leurs bases.

Les syndicats dits alternatifs ont échoué dans la création d’une alternative mobilisatrice. Et certainement pas tant en raison de facteurs externes – presse et lois hostiles, répression, etc.- qu’en fonction de leurs propres erreurs : reproduction du clientélisme, sectarisme, accommodements, installation dans le « non » systématique probablement par incapacité – ou paresse – à réaliser le travail nécessaire pour construire une nouvelle organisation, confusion des moyens et des fins – élections syndicales comme repères…-. Il existe heureusement d’honorables exceptions, et toujours plus nombreuses, mais insuffisantes pour déclencher une vague de grande ampleur.

Analyser la grève des techniciens en la resituant dans ce contexte général peut être un bon exercice de débat qui contribue à dépasser les difficultés ou les limites à la mobilisation que nous avons actuellement. « Notre » grève a eue un développement distinct des dynamiques habituelles de mobilisation. Le principal élément différenciateur fut le caractère assembléiste de ce mouvement syndical, sans forme et volontairement dépouillé de sigles et drapeaux. Les syndicats appelant aux mobilisations l’ont fait sur instruction des assemblées, et les tentatives d’appropriation ont été fortement dénoncées.

Cela a été un mouvement un peu « quinzemaïesque » (4) de par sa spontanéité initiale, l’adoption de formes agiles de communication, le caractère massif de la participation à la lutte… Mais l’étincelle initiale a rencontré un terrain favorable, avec un large travail syndical de fond, mené sur des positions qui n’avaient rien d’auto-propagandiste ni de clientéliste. Sans ce travail préalable, une grève nationale qui englobe autant d’entreprises et des groupes aussi différents quant à leurs conditions de travail et de salaire, aurait pu difficilement se matérialiser. Le discours et le travail pour unifier les conditions, la demande « à travail égal, salaire égal », firent que la revendication initiale concernant le contrat commercial entre Telefonica et les sous-traitants, est devenu anecdotique par rapport à la totalité du mouvement. Ce qui a été revendiqué c’était la réintégration au personnel des sous-traitants, avec en ligne de mira une future lutte nécessaire pour obtenir la fin de la sous-traitance et le passage au personnel fixe de Telefonica, la maison-mère.

Dans cette grève, on a retrouvé des éléments semblables aux dynamiques habituelles de mobilisation, chez les organisations alternatives – les mêmes qui convoquaient la grève générale illimitée chez les sous-contractants à la demande du précariat sur le pied de guerre – à l’intérieur de Télefonica, comme entreprise-mère.

L’absence d’un travail préalable constant, la tentative de capter les luttes seulement au moment où elles se déclenchent, l’absence de discours cohérent envers le personnel de Telefonica a fait que ce dernier a été incapable de voir l’opportunité historique d’unifier les objectifs ; de voir la relation directe qu’il y a entre les personnels qui travaillent pour le même patron, et de récupérer le pouvoir de la grève d’affecter la production.

Par chance, la grève des sous-traitants a fait tomber les barrières et nous place en meilleure situation pour continuer la lutte.
————————————————————————-

(1) De la couleur des chemisettes de travail des sous-traitants de Movistar. Depuis le mouvement des « indignés » en 2011, le mouvement social s’est structuré en « marées » de couleur (blanc pour la santé, vert pour l’enseignement…) arborées lors de grandes manifestations, mais ceci contribue aussi à fragmenter par grands thèmes un mouvement dont l’ennemi est toujours le même : le capital et son Etat (NDT)

(2) « Revolucion de las escaleras » est la dénomination sous laquelle les installateurs de lignes téléphoniques, qui se déplacent toujours avec une échelle en bois ont désigné leur mouvement (NDT)

(3) Telefonica-Movistar a organisé une pyramide avec dix sous-traitants principaux qui eux-mêmes sous-traitent à une myriade de petites entreprises et à des milliers de travailleurs « indépendants » du type « auto-entrepreneurs » (NDT)

(4) Nous traduisons ainsi le néologisme « quincemero » qui figure dans le texte et qui fait référence au « 15-M », le mouvement populaire dit des « indignés » qui envahit toutes les places d’Espagne à partir du 15 mai 2011.

(5) Les grévistes du mouvement de 2015 parlaient de « grève sociale » pour désigner l’élan de solidarité et la mobilisation autour de leur mouvement, un peu comme on parlait de « grève par procuration » en 1995 en France.

Marx sur le parti et les syndicats

Le texte reproduit ci-après a été publié dans l’organe social-démocrate allemand le Volkss­taat n° 17 du 27 novembre 1869. C’est une forme « d’interview » réalisée par Johann Hamann, syndicaliste métallurgiste, qui rendit visite à Marx en novembre 1869. Bien que n’étant pas écrit directement par Marx, ni n’employant la forme directe de transcription de l’interview, cet article n’a jamais été démenti par Marx. La revue de Pierre Monatte « La révolution prolétarienne » en publia la traduction française dans son numéro 23 (novembre 1926). Nous en avons repris la publication en ligne du site de la Critique sociale (http://www.critique-sociale.info/94/entretien-de-karl-marx-avec-j-hamann/).

Pour Marx, l’organisation permanente, qui forme la base de l’unification du prolétariat, c’est le syndicat ; celui-ci, par ses luttes et l’obtention de meilleures conditions de vie crée l’espace au sein duquel les conditions pour une éducation politique de la classe ouvrière est possible. La capacité à s’organiser en parti politique, elle, ne peut être que temporaire.

———————————————————————————————————–

 » Les syn­di­cats ne peuvent et ne doivent jamais dépendre d’une orga­ni­sa­tion poli­tique ; c’est ce que nous prouve clai­re­ment la déca­dence actuelle de notre syn­di­cat. C’est aussi l’opinion du plus grand écono­miste et écri­vain de notre époque, le doc­teur Karl Marx, maître de Las­salle, qui se trou­vait à Hanovre il y a peu de temps. Je n’ai pu m’abstenir de faire la connais­sance per­son­nelle de ce savant, et lui ai demandé une inter­view pour écou­ter ses conseils de grand inves­ti­ga­teur social et son juge­ment sur les syn­di­cats. Avec quatre amis, je me suis rendu chez lui, où notre entre­tien dura une heure et demie. Je n’en relève que les points principaux.

Ma pre­mière ques­tion au doc­teur Karl Marx était celle-ci : « Pour qu’ils soient capables de vivre, les syn­di­cats doivent-ils dépendre d’une orga­ni­sa­tion politique ? »

Il m’a répondu : « Les syn­di­cats ne doivent jamais être asso­ciés à un grou­pe­ment poli­tique ni dépendre de celui-ci ; autre­ment, ils ne rem­pli­raient pas leur tâche et rece­vraient un coup mor­tel. Les syn­di­cats sont les écoles du socia­lisme. Dans les syn­di­cats, les ouvriers deviennent socia­listes parce qu’ils y voient chaque jour, de leurs propres yeux, la lutte contre le capi­tal. Les par­tis poli­tiques, quels qu’ils soient, n’enthousiasment les masses tra­vailleuses que pas­sa­gè­re­ment, pour quelques temps seule­ment, tan­dis que les syn­di­cats les retiennent d’une façon durable, et ce sont eux seule­ment qui peuvent repré­sen­ter un vrai parti ouvrier et oppo­ser un rem­part à la puis­sance du capi­tal. La grande masse des tra­vailleurs, sans dis­tinc­tion de parti, a reconnu que sa situa­tion maté­rielle doit être amé­lio­rée. Si sa situa­tion maté­rielle s’améliore, le tra­vailleur peut se consa­crer davan­tage à l’éducation de ses enfants ; sa femme et ses enfants n’ont plus besoin d’aller tra­vailler à la fabrique ; lui-même peut exer­cer davan­tage son intel­li­gence et prendre soin de son corps ; il devient ainsi, sans même s’en dou­ter, socialiste. »

La deuxième ques­tion que je posai fut celle-ci : « Est-il utile que le syn­di­cat pos­sède son organe à lui ? » J’ai exposé que chaque mois nous lan­çons des cir­cu­laires pour faire connaître notre bilan et dis­cu­ter tout ce qui inté­resse par­ti­cu­liè­re­ment le syn­di­cat. Cepen­dant on nous reproche de dif­fé­rents côtés de mon­trer ainsi de la pré­somp­tion et de l’amour-propre, voire de com­mettre un péché contre l’organisation, etc.

Voici ce que me répon­dit Karl Marx : « Je ne suis pas étonné d’entendre de telles choses. Mais vous ne devez pas prendre garde à ces phrases-là. C’est pré­ci­sé­ment dans l’organe syn­di­cal, qui consti­tue le moyen de liai­son, qu’il faut dis­cu­ter le pour et le contre ; c’est là qu’il est pos­sible de s’occuper des salaires payés dans les diverses régions, du louage de tra­vail dans les diverses indus­tries ; seule­ment cet organe ne doit jamais être la pro­priété d’une seule per­sonne ; pour qu’il rem­plisse son rôle, il doit être la pro­priété de tous. Je n’ai pas besoin de vous le démon­trer. Les rai­sons en sont si claires que cha­cun doit com­prendre que c’est là une des condi­tions fon­da­men­tales de la pros­pé­rité des syndicats. »

            Telle est l’opinion d’un homme géné­ra­le­ment reconnu comme la plus haute auto­rité en matière d’économie poli­tique. Si quelqu’un dou­tait de l’authenticité de ces paroles, il n’aurait qu’à s’adresser direc­te­ment au doc­teur Karl Marx, Modena Villa, Mait­land Park, Londres. Marx s’est déclaré prêt à les confirmer.

Enfin, il nous a conseillé en outre de ne jamais nous atta­cher à des per­sonnes, mais uni­que­ment à la cause. « – Que vous importe, a-t-il dit, Liebk­necht, le doc­teur Schweit­zer ou moi-même ? Ce qu’il y a de vrai, c’est la cause ! »