Notes sur le Bonapartisme.

A propos du « 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte ».

Juin 2001

[Ouvrage rédigé sous la forme d’articles en 1852 pour un projet de revue hebdomadaire de Joseph Weydemeyer à New York. Finalement la revue ne paraît pas sous cette forme et Weydemeyer publie d’un bloc tous les articles composant « Le 18 Brumaire », au printemps 1852].

Dans son analyse minutieuse des événements, de la révolution, de Février 1848 à Décembre 1851, Marx renvoie toujours l’interprétation des faits politiques, des mouvements de partis ou même de fractions au sein des partis, aux relations sociales entre les classes, et entre les différentes fractions composant ces classes. Commentant 17 ans après sa « méthode », il écrit dans la préface à la deuxième édition (1869) :

« Quant à moi, je montre, par contre, comment la lutte des classes en France créa des circonstances et une situation telles qu’elle permit à un personnage médiocre et grotesque de faire figure de héros. »

Cette analyse précise, le découpage en phases de l’épisode révolutionnaire et l’examen de ce qui advient au cours de chacune de ces phases en termes de lutte des classes et de traduction politique de celle-ci fait du « 18 Brumaire » un ouvrage fondamental, qui énonce à la fois une théorie de l’Etat, et une théorie de la révolution prolétarienne.

L’Etat ne se situe qu’en apparence au-dessus de la société. C’est son idéologie actuelle, sa représentation de se prétendre au service de la société toute entière, au service du « citoyen » sans prendre en compte la situation réelle de ce « citoyen » dans la société. En réalité, dans les faits, l’Etat est toujours le représentant d’une classe déterminée, « dans la règle » (Engels) la classe la plus puissante. La formule selon laquelle « l’Etat est le représentant de la classe dominante » ne signifie pas forcément que, durant tout le cycle de vie du mode de production capitaliste, le pouvoir de l’Etat soit systématiquement aux mains de la classe qui représente le capital, à savoir la bourgeoisie. D’une part cette classe est elle-même divisée en différentes fractions qui n’exercent pas une influence uniforme sur le pouvoir d’Etat ; d’autre part, elle peut, dans certaines circonstances, en tant que classe, transférer ce pouvoir à d’autres acteurs. Le prolétariat ne peut rester indifférent à ces évolutions au sein de l’Etat ennemi.

Voici l’analyse que fait Marx de la société bourgeoise du milieu du XIX° siècle en France : avant 1848, sous le régime de la monarchie bourgeoisie de Louis-Philippe, règne seulement une fraction de la bourgeoisie : la bourgeoisie commerçante . Il en découle une série d’épisodes contradictoires, où les rapports de force se renversent régulièrement, dans un apparent chaos, mais en fait selon une implacable logique : celle qui amène chaque fraction de la bourgeoisie à prendre pied sur le devant de la scène, avant de se trouver à son tour éliminée sur le plan politique, afin de laisser la place à un mode de gouvernement qui permettra, vingt ans durant, un essor sans précédent de l’économie capitaliste, sans autre secousse révolutionnaire majeure (même si, dès les années 1860, Marx et Engels notent un réveil du prolétariat révolutionnaire). Le plus remarquable est de voir comment les différentes fractions de la bourgeoisie sont amenées à agir réellement, en fonction de leurs intérêts réels, parfois de façon totalement contradictoire avec leur étiquette politique et leur phraséologie. Comme le dit Marx, « de même que dans la vie privée, on distingue entre ce qu’un homme dit ou pense de lui et ce qu’il est et fait réellement, il faut distinguer, encore davantage, dans les luttes historiques, entre la phraséologie et les prétentions des partis et leur constitution et leurs intérêts véritables, entre ce qu’ils s’imaginent être et ce qu’ils sont en réalité. » Ainsi les partis royalistes furent des propagandistes de la république, car c’était le seul régime qui permette une domination commune des différentes fractions de la bourgeoisie.

Comme nous le verrons à l’occasion de l’analyse d’autres textes, la forme « pure », la plus adéquate à la domination de la classe bourgeoise dans son ensemble (ce qui ne veut pas dire, malgré tout, qu’il n’y ait pas représentation plus ou moins forte de certaines de ses fractions, et toujours, sous-jacente, la lutte des classes), est larépublique démocratique. Mais cette forme n’est pas anodine ; elle est même la plus dangereuse pour l’ordre établi, car elle est celle sous laquelle se mène jusqu’au bout la plus radicale des luttes de classes : celle qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie. C’est pourquoi son avènement n’est ni immédiat ni assuré ni général, et qu’il faut de nombreux épisodes contradictoires avant qu’elle arrive à s’affermir et à acquérir une certaine longévité (du moins en France). L’épisode Bonapartiste (1851-1871) montre que, durant ces vingt années, la société française n’était pas encore mûre pour l’exercice d’une « pure » république démocratique. Au passage, mais nous y reviendrons en évoquant la théorie de la révolution, cela explique le rôle du prolétariat dans cette révolution, et pourquoi celui-ci fut défait dès le début (en juin 1848). En intervenant violemment dans le cours des événements dès Février, le prolétariat « imprima son sceau [à la république NDR] et la proclama république sociale. »

« Ainsi fut déterminé le contenu général de la révolution moderne, contenu en contradiction tout à fait singulière avec tout ce qui pouvait être mis immédiatement en œuvre, dans la situation et les conditions données, avec les matériaux existants, et avec le degré de développement atteint par la masse. »

Si la révolution apparaît en 1848 comme prématurée, c’est entre autres choses parce que la croissance de l’Etat n’a pas encore suivi toutes les étapes de son développement et aussi parce que les illusions sont encore nombreuses quant à la forme de l’Etat et la vraie nature du combat révolutionnaire. En caractérisant la période 1848-1851, Marx écrit que « la société française, par une méthode plus rapide, parce que révolutionnaire, a rattrapé les études et les expériences qui, si les événements s’étaient développés de façon régulière, pour ainsi dire académique, eussent dû précéder la révolution de février au lieu de la suivre, pour qu’elle fût autre chose qu’un simple ébranlement superficiel. La société semble être actuellement revenue à son point de départ. En réalité, c’est maintenant seulement qu’elle doit se créer son point de départ révolutionnaire, c’est-à-dire la situation, les rapports, les conditions qui, seuls, permettent une révolution sociale sérieuse. »

Que s’est-il donc passé durant ces trois années, qui permette à Marx d’émettre cette affirmation ?

Pour l’expliquer, Marx résume en une synthèse magistrale d’une page, toute l’évolution particulière de l’Etat en France depuis la fin du féodalisme. Cette évolution va en permanence dans le sens d’un renforcement de l’Etat.

« Les privilèges seigneuriaux des grands propriétaires fonciers et des villes se transformèrent en autant d’attributs du pouvoir d’Etat, les dignitaires féodaux en fonctionnaires appointés, et la carte bigarrée des droits souverains médiévaux contradictoires devint le plan bien réglé d’un pouvoir d’Etat, dont le travail est divisé et centralisé comme dans une usine. La première Révolution française, qui se donna pour tâche de briser tous les pouvoirs indépendants, locaux, territoriaux, municipaux et provinciaux, pour créer l’unité bourgeoise de la nation, devait nécessairement développer l’œuvre commencée par la monarchie absolue : la centralisation, mais en même temps aussi, l’étendue, les attributs et l’appareil du pouvoir gouvernemental Napoléon acheva de perfectionner ce mécanisme d’Etat. La monarchie légitime et la monarchie de Juillet ne firent qu’y ajouter une plus grande division du travail, croissant au fur et à mesure que la division du travail, à l’intérieur de la société bourgeoise, créait de nouveaux groupes d’intérêts, et, par conséquent, un nouveau matériel pour l’administration d’Etat. »

Arrêtons-nous à mi-chemin de la synthèse pour commenter ce premier passage. Mis à part le développement sur la révolution française, qui n’est peut-être pas si linéaire que cela , on constate un renforcement croissant du pouvoir de l’Etat, et surtout de l’appareil que cela implique : bureaucratie, armée, etc. Au cours de ce mouvement, l’Etat récupère pour son propre compte les formes de pouvoir autrefois concentrées en d’autres mains, sur le plan local, par exemple (ceci est à rapprocher du commentaire que Marx fait dans sa Critique de la philosophie du Droit de Hegel, sur le féodalisme). Le Premier Empire est ici décrit comme le moment culminant de cette évolution ; sur le plan qualitatif, la mise en place de l’appareil d’Etat moderne est achevée. Mais il reste encore une possibilité d’en développer quantitativement la sphère de domination. Tel est le sens que nous donnons à la dernière phrase de ce passage, qui montre qu’à la complexification croissante de la société par la division du travail, répond un élargissement de la sphère d’influence de l’Etat. Plus les groupes sociaux sont nombreux et diversifiés, plus le besoin d’Etat, lequel repose sur la division de la société en classes antagoniques aux intérêts opposés et inconciliables, se fait pressant. Comme nous le verrons en analysant l’épisode de la Commune de Paris, Marx analyse la révolution prolétarienne comme le point de départ de la ré-appropriation, par la majorité que constitue le prolétariat, de la gestion des intérêts collectifs de la société.

Nous trouvons dans le passage suivant, justement un descriptif de la façon dont ces fonctions ont été peu à peu accaparées par l’appareil d’Etat :

 » Chaque intérêt commun fut immédiatement détaché de la société, opposé à elle à titre d’intérêt supérieur, général, enlevé à l’initiative des membres de la société, transformé en objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école et la propriété communale du plus petit hameau jusqu’aux chemins de fer, aux biens nationaux et aux universités. »

Mais le passage qui suit est encore bien plus important, car il montre que, en cette matière, la forme de l’Etat, qu’il s’agisse du despotisme ou de la forme républicaine, n’importe pas. La centralisation reste de toutes les façons un axe nécessaire, dans la mesure où il convient de lutter contre la révolution, représentée par la classe prolétarienne.

« La République parlementaire, enfin, se vit contrainte, dans sa lutte contre la révolution, de renforcer par ses mesures de répression les moyens d’action et la centralisation du pouvoir gouvernemental. »

Enfin, la conclusion de cette synthèse, magistrale, préfigure en une phrase ce qui sera affirmé avec plus de force et qui formera le contenu explicite de l’analyse de la Commune de paris :

« Toutes les révolutions politiques n’ont fait que perfectionner cette machine, au lieu de la briser. Les partis qui luttèrent à tour de rôle pour le pouvoir considérèrent la conquête de cet immense édifice d’Etat comme la principale proie du vainqueur. » (id.p.125)

Dans une lettre à Kugelmann datée du 12 Avril 1871, soit en pleine Commune de Paris Marx affirme qu’il a développé le point de vue de la destruction de l’Etat dès le 18 Brumaire (cette lettre est citée par Lénine dans « le Cahier bleu »). Même si la formulation n’est pas exactement la même que dans « La guerre civile en France », rédigée vingt ans plus tard, on pourra confirmer ici que le thème de la destruction de l’Etat (bris de la machine d’Etat) est présent très tôt dans le développement de la théorie communiste.

Deux autres éléments importants sont contenus dans la suite de cette synthèse ; ils concernent d’une part le phénomène de la bureaucratie, d’autre part la base sociale sur laquelle s’appuie le pouvoir de Louis Bonaparte, à savoir la paysannerie. Marx souligne également le rôle d’appui que joua, dans ces circonstances, le sous-prolétariat.

Concernant la bureaucratie, Marx lui assigne une tâche historique fondamentale : « sous la monarchie absolue, pendant la première Révolution et sous Napoléon, la bureaucratie n’était que le moyen de préparer la domination de classe de la bourgeoisie. » Transposé sous d’autres latitudes, cet élément constitue, à n’en pas douter, également une des clés de la « question russe ». La bureaucratie, dont certains voulurent faire à tort une nouvelle classe n’a-t-elle pas également joué ce rôle historique en Russie ?

En ce qui concerne la paysannerie parcellaire, Marx montre que sa masse d’une part, sa configuration comme classe d’autre part, qui possède des intérêts identiques mais ne forme pas pour autant une communauté, en font le pilier d’un régime fort, qui prétend équilibrer les rapports de force au sein de la société en se situant au-dessus des classes en présence. Un peu plus loin, Marx explicite le rapport entre bureaucratie et paysannerie :

« La propriété parcellaire, par sa nature même, sert de base à une bureaucratie toute puissante et innombrable. Elle crée sur toute la surface du pays l’égalité de niveau des rapports et des personnes et, par conséquent, la possibilité pour un pouvoir central d’exercer la même action sur tous les points de cette même masse. »

Ainsi le rapport entre la paysannerie et Bonaparte est double : d’une part ce pouvoir en équilibre « ne repose pas dans les airs« , mais doit s’appuyer sur une classe nombreuse, ici la paysannerie ; d’autre part, même si cette classe, en raison de sa configuration sociale particulière, ne se donne pas de représentation politique au sens strict (elle ne se constitue pas en parti), il faut quand même qu’elle soit représentée, et elle trouve son représentant « naturel » dans la figure de l’Empereur.

Enfin, dans les dernières pages de l’ouvrage, Marx montre, avec une capacité d’anticipation qui ne doit rien à une quelconque prescience, mais tout à l’analyse concrète des situations historiques, en quoi l’issue nécessaire du Second Empire ne peut être qu’une nouvelle révolution. En effet, voulant à toute force instaurer un équilibre entre toutes les classes et fractions qui composent la société bourgeoise, Bonaparte les mécontente toutes et n’en satisfait aucune. Le ressort du bonapartisme est le clientélisme. Il faut donc prendre sans arrêt des mesures qui donnent à l’un en prenant à l’autre et finalement mécontentent tout le monde. D’où des mesures contradictoires sur le plan économique, une valse hésitation permanente, une généralisation de la corruption et des pratiques douteuses et (nous l’ajoutons) le recours à des expéditions aventureuses sur le plan de la politique extérieure (Mexique, Italie…, jusqu’à la guerre franco-allemande qui, en amenant la République, marque le début de la fin du régime bonapartiste).

Le texte du 18 Brumaire précise également un certain nombre de choses sur la nature profonde de la révolution prolétarienne :

« Les révolutions bourgeoises, comme celles du XVIII° siècle, se précipitent rapidement de succès en succès, leurs effets dramatiques se surpassent, les hommes et les choses semblent être pris dans des feux de diamants, l’enthousiasme extatique est l’état permanent de la société, mais elles sont de courte durée. Rapidement, elles atteignent leur point culminant, et un long malaise s’empare de la société avant qu’elle ait appris à s’approprier d’une façon calme et posée les résultats de la période orageuse. Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celles du XIX° siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser à nouveau de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de ses propres buts, jusqu’à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière et que les circonstances elles-mêmes crient :

Hic Rhodus, hic salta !

C’est ici qu’est la rose, c’est ici qu’il faut danser ! »

En renversant le féodalisme et en instaurant la république démocratique, la bourgeoisie, lorsqu’elle emprunte la voie révolutionnaire, ce qui a été le cas des bourgeoisies anglaise et française aux XVII° et XVIII° siècles, accomplit certes, une tâche herculéenne. Le Manifeste, cette « apologie de la bourgeoisie » le souligne ; pour cela, la bourgeoisie développera une idéologie universaliste et individualiste : la démocratie. De plus, contrairement au prolétariat, la bourgeoisie n’accomplit sa révolution politique qu’après s’être assurée une position dominante dans le commerce et la production. Lorsqu’éclate la révolution anti-féodale, la noblesse est depuis longtemps battue par le pouvoir de l’argent. Mais l’idéal de la bourgeoisie se heurte à sa propre réalité ; elle ne peut aller au-delà d’un certain stade sans susciter d’insolubles contradictions. Le prolétariat, lui, ne dispose, dans la société capitaliste d’aucune position acquise sur laquelle il pourrait prendre appui pour détruire cette société. C’est ainsi qu’il faut entendre la description dans le passage ci-dessus : lorsque la bourgeoisie a pris le pouvoir, et clos ainsi son cycle révolutionnaire, alors s’ouvre un autre cycle, qui est celui de l’affrontement avec le prolétariat. Mais cet affrontement n’est pas immédiat et son résultat ne peut se décider d’un seul coup. La contre-révolution enseigne, disait Bordiga à la suite de Marx. Le prolétariat apprend, cultive même ses échecs, revient sur son objet, progresse vers sa tâche qui est incomparablement plus grandiose que celle de la bourgeoisie : achever par une révolution décisive l’ère des sociétés divisées en classe, et de l’exploitation humaine.

En ce sens, la révolution prolétarienne se nourrit aussi bien de ses échecs que de ses victoires.

 oOo

Quelles leçons pouvons nous tirer, aujourd’hui de ce texte ?

En premier lieu, une critique de l’indifférentisme. L’indifférentisme en matière politique a été critiqué à de nombreuses reprises par Marx et Engels. Nous pouvons distinguer :

  • l’indifférentisme classique, qui est celui des anarchistes d’une part ou des immédiatistes, de l’autre, ce courant ayant toujours infesté les organisations communistes, depuis la Ligue des Communistes en 1848. Il s’agit de dire au prolétariat qu’il n’a pas à prendre part aux combats pour la décision de la forme politique, ni même, lorsque pour une raison ou une autre il n’a effectivement pas à y participer, à s’intéresser à la modification des relations en vigueur dans la sphère politique ;
  • la variante lassallienne ; d’une certaine manière Lassalle relève du même indifférentisme, lorsqu’il émet la théorie de la « masse réactionnaire » ; il estime que toutes les fractions, toutes les classes et tout le parti ne forment qu’une « même masse réactionnaire » contre le prolétariat. Marx et Engels ont critiqué cette notion, même si le dernier concédait, ce qui est juste, que Lassalle pouvait avoir raison à condition de viser ici la toute dernière phase d’un processus révolutionnaire où, effectivement, la montée en puissance du prolétariat aurait rejeté au fur et à mesure CONTRE lui, dans un bloc unique, TOUS les partis adverses, y compris les plus « avancés ».
  • La variante « décadenciste », « phasiste » ou « impérialiste », etc. bref, de tous ceux qui assignent à une date particulière une rupture fondamentale dans l’histoire du MPC et de ses formes de domination. Pour ces courants, la tactique de participation politique aurait été vraie à une certaine époque, mais ne le serait plus dans la mesure où aujourd’hui, toutes les formes de l’Etat se vaudraient.

Nous ne pouvons souscrire à aucun de ces termes ; notamment le dernier, dans lequel nous nous sommes situés officiellement de 1976 à 1998 et qui a perdu toute base théorique. Il faut considérer la continuité de l’histoire moderne du MPC, et aussi les ruptures, mais ne pas chercher celles-ci où elles ne sont pas.

Nous souhaitons pouvoir montrer ici qu’il est possible de défendre la continuité des positions de Marx et Engels, tout à la fois la critique radicale de la démocratie, la défense de l’autonomie du prolétariat et la réfutation des thèses indifférentistes. Le mouvement communiste actuel liquide d’un trait de plume ces problématiques en définissant tous les affrontements politiques au sein de la société comme étant des « luttes entre fractions de la bourgeoisie ; sous-entendu : elles ne nous concernent pas. Or, jamais Marx et Engels n’ont cessé d’interroger et d’analyser les épisodes politiques à leur époque, même lorsqu’ils mettaient aux prises deux « fractions de la bourgeoisie ».

Si Marx montre, notamment dans le 18 Brumaire, quelles sont les conséquences politiques des mouvements de classe et des relations entre ces classes et fractions, nous pouvons tout aussi bien renverser le point de vue et considérer que derrière les changements politiques à l’œuvre dans la société se déroulent, en vérité, des mouvements plus profonds dont ils sont le reflet. Autrement dit, si la lutte des classes détermine les mouvements des partis, alors l’étude du mouvement des partis est un bon indicateur du déroulement de la lutte des classes, ou du moins des relations entre ces classes. A moins de considérer que tout ceci n’a aucune importance, n’est qu’une illusion, ou pire une mascarade organisée par la classe dominante (version burlesque de l’indifférentisme de Lassalle). Mais dans ce cas le matérialisme aussi aurait disparu. Il faut bien que les classes sociales, y compris le prolétariat soient représentées dans la société, même si c’est sous une forme contradictoire, et contre-révolutionnaire. Le prolétariat, disait Marx « est révolutionnaire ou il n’est rien ». Il serait tout à fait erroné de comprendre cette phase comme signifiant la disparition corps et bien de la classe prolétarienne dans les phases où celle-ci ne dispose plus de SON expression politique autonome, autrement dit le parti de classe. Il est clair que dans ces périodes le prolétariat n’est rien du strict point de vue historique, mais il continue à exister, à lutter, à se manifester, à travers des formes détournées et contradictoires. Cette réflexion nous amènera forcément à poser la question du rôle de ce qu’Engels appelait déjà les « partis ouvriers bourgeois » et à en déterminer la teneur aujourd’hui si toutefois cette analyse mérite d’être reconduite stricto sensu.

Il serait erroné de croire que le mouvement communiste resurgira, pur et sans tâche, d’une « pure » lutte de classes qui se déclencherait, par exemple à l’occasion d’une crise. Il est une affirmation de Marx que nous avons trop perdu de vue, et qui consiste à dire que le prolétariat « reçoit des classes dominantes elles-mêmes son billet d’entrée pour la révolution ». Marx fait allusion, dans ce passage aux fractions de la classe bourgeoise qui sont critiques vis-à-vis de la société mais qui évidemment ne peuvent assumer jusqu’au bout les conséquences de leurs positions, ni même les mettre en actes, laissant au prolétariat la tâche de se mettre en avant, mais l’abandonnant lâchement dès qu’il apparaît dès que celui-ci prend en charge la réalisation de ces revendications, et, au-delà, élabore son propre programme radicalement révolutionnaire. Tel fut le rôle, par exemple du « prétendu parti social-démocrate », (baptisé dans d’autres passages « parti démocrate ») dénoncé par Marx dans le « 18 Brumaire ».

oOo

L’autre élément fondamental apporté par le « 18 Brumaire » consiste dans l’analyse du Bonapartisme. La question soulevée ici est celle de la pérennité de ce concept, en dehors du contexte particulier de la France de la seconde moitié du 19° siècle. Autrement dit, le Bonapartisme est-il une forme récurrente de l’Etat bourgeois, dont l’analyse nous permet de comprendre des phénomènes ultérieurs comme les fascismes européens des années 1930 ou les formes de pouvoir propres aux capitalismes moins développés de l’Amérique du Sud ou de l’Afrique après la décolonisation, notamment en ce qui concerne le rôle de l’armée comme substitut à la classe bourgeoise proprement dite. Ces remarques ne dispensent pas d’analyser les spécificités de ces phénomènes.

En suivant l’argumentation développée dans le « 18 Brumaire », nous pouvons caractériser le Bonapartisme comme :

  1. une forme de gouvernement « d’équilibre » entre les différentes classes ;
  2. qui surgit après la défaite du prolétariat, infligée par les forces démocratiques et les républicains bourgeois ;
  3. qui supprime les caractéristiques de la république bourgeoise, notamment certaines libertés formelles, mais flatte en même temps le réformisme ouvrier ;
  4. qui est sur le fond instable et dont l’issue ne peut être que la restauration de la république bourgeoise ou la révolution prolétarienne – tandis qu’à l’inverse, la démocratie, elle aussi instable ne peut aboutir, in fine, qu’à la révolution prolétarienne ou à la réaction ;
  5. qui se livre, en raison précisément de son instabilité, à des aventures extérieures sur le plan militaire ;
  6. qui repose sur les classes moyennes, l’idéal social et politique de celles-ci étant l’équilibre dans la société et l’éloignement de tout conflit de classe.

Si nous appliquons ces caractéristiques au fascisme et au nazisme par exemple, nous obtenons :

  1. un discours d’abolition de la lutte des classes ou de conciliation entre les classes (cf. programme fasciste de 1921) ;
  2. des mouvements qui n’apparaissent qu’à l’issue de la grande vague révolutionnaire 1917-1920, brisée par la bourgeoisie démocratique et la social-démocratie ;
  3. un élément accru de terrorisme, notamment dans le cas du nazisme en Allemagne ;
  4. qui n’ont duré que respectivement 22 ans (Italie) et 12 ans (Allemagne) et se sont trouvés remplacés dans les deux cas par des démocraties républicaines parlementaires classiques ;
  5. qui ont engagé des campagnes militaires (Ethiopie, Pologne, guerre mondiale), à la fois pour résoudre les problèmes internes et dans une perspective coloniale classique (matières premières, pillage, etc.) Il faut ici considérer bien sûr les éléments propres à ces deux pays dont l’histoire nationale est complexe et retardée par rapport aux autres pays européens. A cela il faut ajouter la dimension raciale dans le cas allemand, dû en partie à la dispersion des allemands de souche dans de nombreux territoires à l’Est de l’Europe et une logique expansionniste attachée à ce fait.

qui se sont appuyées sur leurs petites-bourgeoisies respectives comme force sociale (il faudrait ici analyser précisément les discours « anti-bourgeois » des deux régimes et des deux idéologies). Il faut souligner ici l’un des arguments de Trotsky, qui est probablement le plus lucide dans l’ analyse des régimes fasciste et nazi : Trotsky estime que ce trait caractéristique n’est pas applicable à ces régimes modernes, dans la mesure où la tendance du capitalisme aboutit à l’extinction des classes moyennes traditionnelles : artisanat et paysannerie. C’est vrai, mais de manière unilatérale ; car Trotsky ne perçoit pas suffisamment l’émergence des classes moyennes salariées caractéristiques du capitalisme moderne (employés de commerce, bureaucrates, fonctionnaires, employés des firmes industrielles, etc.) qui,mutatis mutandis, jouent le même rôle de tampon dans l’antagonisme social général de la société capitaliste.

Rappelons ici cette formulation d’Engels :

« Le bonapartisme est la forme nécessaire (nous soulignons) de l’Etat dans un pays où la classe ouvrière, très développée dans les villes, mais numériquement inférieure aux petits paysans à la campagne, a été vaincue dans un grand combat révolutionnaire par la classe des capitalistes, la petite-bourgeoisie et l’armée. »

(Ecrits militaires p.482-484)

N’est-ce pas là en grande partie la situation du fascisme en Italie et en Allemagne après les années 1920 ?

Mais ce cadre théorique peut et doit nous servir non seulement pour analyser l’histoire (avec ses résonances aujourd’hui, par exemple sur la possibilité ou non d’un retour d’une forme fasciste), mais aussi le présent et le futur. La Chine, constitue par exemple aujourd’hui un facteur crucial dans la réapparition d’une dynamique révolutionnaire, non seulement parce que son développement économique bouleversera de fond en comble les grands équilibres actuels de l’impérialisme mondial, mais aussi parce que ce mouvement s’accompagnera nécessairement d’un mouvement politique interne pour la démocratie, qui sera l’occasion pour le prolétariat chinois de mener sa lutte politique autonome et peut-être de relancer le processus historique de la révolution prolétarienne.

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