La nature de la révolution d’octobre 1917

Le texte que nous présentons ici a servi de trame à une conférence sur « La nature de la révolution d’octobre 1917 », tenue au Moulin de Saint-Félix (Oise), à l’initiative de jeunes camarades.

Tout en étant rédigé, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un support à une communication orale, d’une heure trente environ. Il ne saurait donc prétendre à fournir une étude exhaustive de la révolution russe, comme nous le disons en entrée du texte. Nous nous sommes limités à la séquence février-octobre, et avons privilégié l’analyse en termes de rapports de classes et de forces politiques, l’enjeu étant la caractérisation de la révolution d’octobre.

Certains faits rapportés sont forcément, dans ce contexte, lapidaires.

Nous nous sommes appuyés sur un travail en cours, beaucoup plus détaillé, sur le cours de la révolution russe, qui devrait être publié début 2018 dans le cadre de la réédition augmentée de notre texte de 2011 : « Le cours historique de la révolution prolétarienne ».

Lire le texte complet : Nature_revolution_russe

 

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Le marxisme et les Evangiles (5 – Lénine, et conclusion)

“La critique de la religion est la condition de toute critique” (Marx).

Nous entamons sur ce blog une série de publications sur la critique des évangiles par les marxistes, à la suite des positions prises dans les années 1840 par les “Jeunes Hégéliens”.

5 – Lénine

Lénine, pour sa part, ne s’encombre pas d’une analyse [1] . Il avalise les travaux d’historiens bourgeois:

« D’autre part, considérez les représentants de la critique scientifique moderne des religions. Presque toujours, ces porte‑parole de la bourgeoisie cultivée « complètent la réfutation qu’ils apportent eux‑mêmes des préjugés religieux par des raisonnements qui les dénoncent aussitôt comme des esclaves idéologiques de la bourgeoisie, comme des « valets diplômés de la prêtraille ».

Deux exemples. Le professeur R. Vipper a publié en 1918 un petit livre : La naissance du christianisme (éd. « Pharos », Moscou). Retraçant les principales acquisitions de la science moderne, l’auteur, loin de combattre les préjugés et le mensonge, qui sont l’arme de l’Eglise en tant qu’organisation politique, élude ces questions et prétend ‑ prétention vraiment ridicule et réactionnaire ‑ s’élever au-dessus des deux « extrêmes » ‑ l’idéalisme et le matérialisme. C’est de la servilité devant la bourgeoisie régnante qui, dans le monde entier, dépense des centaines de millions de roubles, prélevés sur les profits extorqués aux travailleurs, pour soutenir la religion.

Le savant allemand bien connu Arthur Drews qui, dans son livre intitulé le Mythe du Christ, combat les fables et préjugés religieux et démontre que Jésus n’a jamais existé, se prononce, à la fin de son ouvrage, pour la religion, mais rénovée, expurgée, subtilisée, capable de tenir tête au « torrent naturaliste qui s’affermit de jour en jour » (p. 238 de la 4° édition allemande, 1910). C’est un réactionnaire déclaré, conscient, qui aide ouvertement les exploiteurs à substituer aux vieux préjugés religieux pourris des préjugés tout nouveaux, encore plus répugnants et plus infâmes.

Cela ne signifie pas qu’il ne faille point traduire Drews. C’est dire que les communistes et tous les matérialistes conséquents doivent, tout en réalisant, dans une certaine mesure, leur alliance avec la partie progressive de la bourgeoisie, la dénoncer inlassablement, quand elle verse dans l’esprit réactionnaire. Se soustraire à l’alliance avec les représentants de la bourgeoisie du XVIII° siècle, époque où elle fut révolutionnaire, reviendrait à trahir le marxisme et le matérialisme, car l’«alliance» avec les Drews sous telle ou telle forme, dans telle ou telle mesure, s’impose à nous qui luttons contre la domination des obscurantistes religieux. » (Lénine, la portée du matérialisme militant, 12/03/1922)

[1] Dans son ouvrage, à charge, sur Lénine, Hélène Carrère d’Encausse, retrace le contexte de cette période. Nous lui laissons la responsabilité des commentaires normatifs.

« Si, avant la révolution, Lénine a défendu la séparation de l’Eglise et de l’Etat, (…), après Octobre, il lui faut élaborer une véritable politique face à la religion. La séparation était déjà en cours ; l’Eglise, qui avait rétabli le patriarcat lors de son concile d’Août 1917, en préparait les voies. (…). Le 23 janvier 1918 paraît le décret sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que sur celle de l’Ecole et de l’Eglise. D’emblée, des violences sont exercées contre des clercs, des religieuses, arrêtés ou publiquement humiliés. Des églises et des monastères sont fermés, soumis au pillage. (…).

Mais, la famine va donner au maître de la Russie l’occasion de passer d’une lutte sournoise contre la religion à une guerre ouverte. Après avoir appelé à venir au secours des affamés, le patriarche avait créé un Conseil ecclésiastique national en vue d’organiser l’aide de l’Eglise. Le Conseil est aussitôt interdit : l’Eglise ne peut intervenir dans les affaires de la nation. Le 19 février 1922, le patriarche prescrit que soient donnés, pour soulager les victimes de la famine, tous les objets de valeur contenus dans les églises, à l’exception de ceux utilisés pour les sacrements. Le 23 paraît un décret « approuvé par Lénine », dit Volkogonov, ordonnant la saisie générale des objets consacrés. Les fidèles, les clercs tentent ça et là de s’y opposer ; c’est le signal de massacres et d’une répression effroyables. Un document « très secret », daté du 19 mars 1922, adressé par Lénine à Molotov et destiné aux seuls membres du Poltbro, éclaire d’un jour sinistre l’attitude de Lénine dans cette affaire. Partant de la conviction – qui ne fut jamais confirmée – que le « clergé cent-noir » avait élaboré un plan mettant à profit les confiscations d’objets sacrés pour engager la bataille contre le pouvoir des soviets, Lénine écrit :

« Pour nous, ce moment est celui où nous avons 99% de chance de réussir à détruire l’ennemi [lEglise] et nous assurer d’une position indispensable pour les décennies à venir. C’est précisément maintenant, et seulement maintenant, quand, dans des régions affamées, les gens se nourrissent de chair humaine et [que] des centaines sinon des milliers de cadavres pourrissent sur les routes, que nous pouvons (et devons) réaliser la confiscation des trésors de l’Eglise avec l’énergie la plus sauvage et la plus impitoyable. Nous devons quoiqu’il arrive, confisquer les biens de l’Eglise le plus rapidement et de manière décisive, pour nous assurer un fonds de plusieurs centaines de millions de roubles or. Sans ce fonds, aucun travail gouvernemental en général, aucun effort économique, aucune défense de notre position à la conférence de Gênes n’est concevable… » Et, pour y réussir, Lénine ordonne dans la même lettre des confiscations brutales et implacables, « sans s’arrêter devant rien », et « l’exécution du plus grand nombre possible de représentants du clergé réactionnaire et de la bourgeoisie réactionnaire [..]. Plus grand sera le nombre des exécutions, mieux ce sera » (….)

Ces instructions de Lénine sur les exécutions furent respectées. Près de huit mille serviteurs de l’Eglise furent « liquidés », conformément à son souhait, en 1922 » Hélène Carrère d’Encausse, Lénine, p.565 à 567, Fayard

EN GUISE DE CONCLUSION

Donc, du point de vue des ennemis du marxisme, il est plus que de bonne guerre d’affirmer que le « marxisme » niait l’existence de Jésus. Le « marxisme officiel » du XXème siècle emboîtera, pendant quelques temps, le pas de Lénine et adhérera à la thèse ouverte par Bruno Bauer avant de la renier.

Marx et Engels ne peuvent être inclus dans ce marxisme (mais l’amalgame est très aisé) et renvoyaient les réponses à bon nombre de questions posées par le christianisme primitif à des recherches et découvertes ultérieures tout en insistant sur l’importance de ces recherches [1].

Bauer avait consacré sa vie à étudier ce sujet. Engels et Kautsky avaient mené de nombreuses recherches personnelles, médité et écrit sur les origines du christianisme. On pourrait donc s’attendre à ce que le mouvement communiste prenne en compte tout ce que le XXème siècle (et le XXIè) a mis à jour en matière de sources, de travaux archéologiques [2], etc. Il est loin d’avoir esquissé une telle tâche, ce d’autant plus qu’il ressemble toujours plus à une girouette soumise aux divers vents bourgeois ou petits-bourgeois.

On peut d’ailleurs constater que la question n’est sûrement pas résolue avec certitude car, encore en 2008, un petit-bourgeois, athée, hédoniste, comme Michel Onfray remet également en cause l’existence de Jésus [3]. Citons aussi, le tout récent ouvrage de Nicolas Bourgeois « Un mensonge nommé Jésus. Enquête sur l’historicité du Christ » qui semble exploiter la même veine.

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[1] « On n’en a pas fini avec une religion qui s’est soumis le monde romain et a dominé pendant 1800 ans la plus grande partie, et de loin, de l’humanité civilisée, en se bornant à déclarer que c’est un tissu d’absurdités fabriqué par des imposteurs. On n’en vient à bout que si l’on sait expliquer son origine et son développement à partir des conditions historiques existant au moment où elle est née et où elle est devenue religion dominante. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne le christianisme. Il s’agit précisément de résoudre la question de savoir comment il a pu se faire que les masses populaires de l’empire romain préférèrent à toutes les autres religions cette absurdité prêchée de surcroît par des esclaves et des opprimés, jusqu’à ce que l’ambitieux Constantin finit par considérer que confesser cette religion de l’absurde était le meilleur moyen de parvenir à régner sans partage sur le monde romain. » (Engels, Bruno Bauer et le christianisme primitif)

[2] Par exemple, Israël Finkelstein qui dirige l’institut d’archéologie de l’université de Tel-Aviv et Neil Asher Silberman, directeur historique au centre Ename de Bruxelles, ont, sur la base des derniers travaux archéologiques, mis en doute l’existence de Moïse et de l’Exode, tout en relativisant l’importance de David et Salomon que d’autres (Thomas Thomson, Niels Peter Lemche, Philip Davies, …), regroupés par leurs détracteurs sous l’étiquette (abusive selon les concernés ; cf. Minimalism, « Ancient Israel, » and Anti-Semitism de Philip Davies, http://www.bibleinterp.com/articles/ Minimalism.htm) de « minimalistes bibliques », expédient dans les limbes du mythe.

[3] Traité d’athéologie, p.163. Onfray cite parmi ses devanciers, Prosper Alfaric, A l’école de la raison, Publications de l’Union rationaliste. Raoul Vaneigem, La résistance au christianisme. Les hérésies des origines au XVIII° siècle, Fayard.