Le marxisme et les évangiles (1 – David Strauss)

« La critique de la religion est la condition de toute critique » (Marx).

Nous entamons sur ce blog une série de publications sur la critique des évangiles par Marx et Engels, à la suite des positions prises dans les années 1840 par les « Jeunes Hégéliens ».

1 – David Strauss

En 1835, David Strauss (1808-1874), publie une vie de Jésus. Le livre de Strauss ouvre la voie à l’historicisation de Jésus. Jusqu’à la parution de cet ouvrage, la critique était de nature rationaliste ou portée par de libres penseurs qui insistaient sur la tromperie des prêtres. Avec l’émergence de la philosophie de l’histoire de Hegel, il n’était plus possible d’en rester là. Le livre de Strauss eut un grand retentissement [1]. Strauss ne remet nullement en cause l’existence de Jésus [2] ; il le resitue dans un contexte historique. Pour simplifier on peut dire que l’on passe de Jésus Christ [3] à Jésus.

Le jeune Engels, né et élevé dans des bastions piétistes, découvre Strauss, au cours de son itinéraire personnel, ce qui le mènera à l’abandon de la foi.

« Actuellement je m’occupe de philosophie et de théologie critique ; quand à l’âge de 18 ans on fait la connaissance de Strauss, des rationalistes et de la Kirchen-Zeitung on doit ou bien tout lire sans réfléchir ou bien se mettre à douter de sa foi Wuppertalienne. Je ne comprends pas que les prédicateurs orthodoxes puissent être aussi orthodoxes puisqu’il y a des contradictions manifestes dans la Bible. (…)

Je suis encore aussi bon spiritualiste qu’avant mais j’ai quitté l’orthodoxie … » (lettres aux frères Graeber, avril-mai 1839)

Quelques mois plus tard, une lecture attentive produit ses effets :

« (…) je suis devenu un enthousiaste de Strauss … Maintenant allons-y, j’ai des armes, bouclier et casque, et je me sens sûr : arrivez seulement et, malgré votre théologie, je vous martèlerai… Oui …Je suis partisan de Strauss … Adieu foi ! elle est trouée comme une éponge. Cà et là il voit trop de mythes mais c’est seulement sur les détails ; autrement il est génial sur toute la ligne. Si vous êtes capable de réfuter Strauss, eh bien je redeviendrai piétiste » (lettres aux frères Graeber, octobre1839)

« J’ai prêté serment au drapeau de D. Strauss et je suis un mythologue de première classe… Il a sapé vos conceptions par la base : le fondement historique est perdu sans retour et le fondement dogmatique le suivra dans sa chute. Il est impossible de réfuter Strauss … » (lettres aux frères Graeber, octobre1839)

« Au demeurant il n’est pas du tout infaillible ; mais même si toute sa vie de Jésus se dévoilait comme un complexe de purs sophismes, demeurerait le premier point, qui rend l’ouvrage si important, à savoir l’idée fondamentale (de la présence) du mythique dans le christianisme et celle-ci, malgré la réfutation susdite, n’en serait pas pour autant endommagée, car son application à l’histoire biblique peut toujours être recommencée sur de nouvelles bases » (lettres aux frères Graeber, novembre1839)

C’est également via Strauss qu’Engels va prendre le chemin de l’hégélianisme. Un autre saut significatif dans l’évolution d’Engels sera accompli avec le livre de Feuerbach consacré à l’Essence du Christianisme [4]. Plus tard, à la suite de ses contacts avec les jeunes hégéliens et a fortiori quand il sera devenu communiste, Engels relativisera de beaucoup l’importance de Strauss [5] vis-à-vis de l’œuvre de Bruno Bauer (1809-1882).

NOTES

[1] Et une influence durable. Il se dit que ce livre contribua à ce que Nietzsche perdit la foi (1863). cf. Schaberg, William, The Nietzsche Canon, University of Chicago Press, 1996, p. 32

[2] Il est très vraisemblable qu’il y ait une tendance à l’amalgame de tous les courants historicistes inspirée par les détracteurs en leur faisant dire qu’ils nient l’existence du personnage de Jésus. Ainsi Renan – qu’Engels ne manquera jamais de mépriser en tant que plagiaire des critiques allemands et notamment Bruno Bauer – fait remarquer dans son livre sur la vie de Jésus que «Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de M. Strauss, ne justifie l’étrange et absurde calomnie par laquelle on a tenté de décréditer auprès des personnes superficielles, un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses parties générales par un système exclusif. Non seulement, Strauss n’a jamais nié l’existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c’est que M. Strauss suppose le caractère de Jésus, plus effacé pour nous qu’il ne l’est peut-être en réalité. » (Ernest Renan, la vie de Jésus, p.VIII, 1863)

L’amalgame et les confusions semblent se poursuivre. Par exemple, sur ce site de la droite religieuse américaine on peut lire : « To summarize, it was in 1835 that David Strauss published his most famous work « Life of Jesus » in German. One of the first to read it were the professors of a young Student named Karl Marx.

This work on the Life of Christ was designed to undermine the Faith of Christians by pointing to supposed contradictions in the Bible between the various Gospel accounts of the Life of Jesus. The premise was flawed as well as the conclusions. But the book did not have to be accurate. It was designed to De-Convert Christians. One of the more successful efforts of this project can be seen in the life of Engels and Marx.

Karl Marx was a young University Student in Germany, when his professors made sure that young Marx read this work by David Strauss. The results were not long in coming: Marx decided that Christianity was not real and that the Jesus of the Bible was not authentic. Marx was led astray – because he was willing to listen to those who based their careers on personal efforts against Christianity. The Result in this case was that Marx became an enemy of Christianity and a God-hater in every way. The result of Marx’s mistakes in Logic and Biblical understanding were passed onto millions.

Even Karl Marx could not have invented Marxism and combined it with Atheism, if the Textual Critics has not helped him. Biographers of Marx will tell you that he could not be won over to his philosophical points, until his understanding of Jesus had been defeated. It was the book « life of Jesus » by David Strauss – a textual critic – that caused Marx to become an Atheist. Strauss was an academic and a German Textual Critic. His purpose was to assault the Bible and the claims of Jesus Christ to be God.” (http://www.exorthodoxforchrist.com/ david_strauss.htm).

Mais, il n’y a pas que les fanatiques qui vont dans ce sens. Ainsi, le traducteur et préfacier du pamphlet « La trompette du jugement dernier … » (voir plus bas), Henri-Alexis Baatsch, que l’on pourrait supposer particulièrement bien informé, écrit dans l’introduction de l’ouvrage « A l ‘encontre de Hegel qui prétendait que la réalité historique de la religion chrétienne était sans importance au regard du contenu symbolique des récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments, Strausz voyait dans ces récits ce qui constitue l’essence même de la religion chrétienne et pour lui, les Evangiles, loin d’être des symboles, loin de révéler, des moments philosophiques, étaient des mythes inventés par le peuple juif, ou ses porte-parole, pour traduire ses aspirations profondes ; de là à nier l’existence historique de Jésus-Christ, il n’y avait qu’un pas que Strausz franchissait. Il ne lui attribuait qu’une valeur symbolique (…) » (H.-A. Baatsch in,  La trompette du jugement dernier contre Hegel, l’athée et l’antéchrist. Un ultimatum, Bauer, p.11-12, Aubier.)

Pour se faire sa propre opinion, on peut lire, pour ceux qui ne peuvent pas accéder au texte allemand, une traduction française de « La vie de Jésus », parue en 1853 – Librairie philosophique de Ladrange -, disponible sur le site Gallica de la BNF.

[3] C’est-à-dire le messie, celui qui a reçu l’onction de Dieu

[4] « Il faut avoir éprouvé soi-même l’action libératrice de ce livre pour s’en faire une idée. L’enthousiasme fut général : nous fûmes tous momentanément des « feuerbachiens ». On peut voir en lisant la Sainte Famille, avec quel enthousiasme Marx salua cette nouvelle façon de voir et à quel point – malgré toutes ses réserves critiques – il fut influencé par elle. » Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Editions sociales, p.21).

« Strauss et Bauer en avaient détaché (de la philosophie hégélienne – NDR) chacun un des ses aspects et le retournaient de façon polémique contre l’autre. Feuerbach brisa le système tout entier et le mit tout simplement de côté » Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Editions sociales, p.24)

[5] De son côté, Marx écrit en janvier 1842, un très court essai où il prend Luther comme arbitre entre Strauss et Feuerbach sur la question des miracles. Il penche clairement vers Feuerbach et l’idée que les miracles sont la réalisation de souhaits humains par des voies surnaturelles.

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